Journal d’informations locales

Le 18e du mois

Abonnement

FacebookTwitter

avril 2020 / Chronique

Faire face - tenir debout

par Daniel Conrod

Covid-19 éprouve et multiplie nos peurs. Covid-19 peut aussi devenir une école de vie. Le voudrons-nous ?

Equipé pour le tour du monde à pied, un homme massif et ses deux bâtons de marche arpentent la rue de l’Evangile tôt le matin. Il s’arrête, mouche tranquillement ses deux narines avec ses doigts, crache un bon coup par là-dessus et reprend son pas martial derrière ses deux bâtons qui vont plus vite que lui. Même par temps de coronavirus, se faire du bien n’a pas de prix ! A la remarque gentiment moqueuse qu’on lui adresse de loin, social distancing oblige, il répond d’un généreux, « Je t’emmerde !  » Covid-19, c’est aussi ça. Va falloir s’y faire.
Jeudi 19 mars, troisième jour de confinement, printemps en vue, sinon déjà là. Parcs et jardins fermés, reste l’option training en miniature et marche rapide dans le quartier, son attestation de déplacement dérogatoire en poche. Evangile, Aubervilliers, Chapelle, Marx Dormoy etc. Premier contrôle policier rue d’Aubervilliers. Corrects les policiers, très corrects mais pas masqués 1, ni gantés, comme à peu près tous les agents et professionnels publics ou privés au contact des gens. Exposés au virus autant qu’exposants.
Le long du parc Eole, entre le Grand Parquet et l’angle de la rue du Département, attroupement de migrants autour du petit-déjeuner traditionnel (P’tits Dej’s solidaires). Hier matin, mercredi 18 mars, même rituel déjà ou presque. Au même endroit, à la même heure, une responsable avait annoncé qu’elle n’était pas sûre de la suite ni de la forme que pourraient prendre ces petits-déjeuners, compte tenu des mesures de confinement progressivement mises en place par le gouvernement. Elle proposait à chacun d’écrire sur une feuille de papier un nom et un contact au cas où… Pour l’instant, ça continue au même endroit et c’est bien comme ça. On poursuit.
Pas de bruit. Silence vertigineux. Tous les chantiers à l’arrêt. Il y en a beaucoup par ici. Ville morte ? Pas vraiment. Il y a celles et ceux qui n’ont pas d’endroit à eux pour se confiner ni confiner les leurs le cas échéant, toxicos, migrants, SDF. Et autres perdants ou perdus de la vie… Ils sont nombreux par là. Si Covid-19, une fois dans la place, ne fait pas le tri à l’intérieur des classes sociales, les inégalités face au risque d’être infecté n’en demeurent pas moins vivaces. En bordure de chantier rue de l’Evangile, une femme surgit du dessous d’une remorque. Un carton lui tient lieu de porte ou de fenêtre. Le confinement, elle qui semble sortie d’un terrier, elle sait ce que c’est. On est embarrassé de déranger son réveil. Embarrassé de voir ce qu’on ne veut pas voir. Corps effacés jusque-là de l’espace public, corps jusque-là invisibles ou fondus dans la masse, corps pour ainsi dire revenus à la surface, corps non destinés à être vus ou reconnus. Non, les rues ne sont pas vides. Simplement, d’autres gens les occupent.
S’il y a deux ou trois choses que Covid-19 nous martèle, c’est que l’économie du monde telle qu’elle est, nous précipite à marche forcée vers la catastrophe et qu’il faudra bien que les Etats et ceux qui les dirigent en reviennent à leur tâche principale qui est de protéger les gens et les peuples. Le répéter à défaut de convaincre ? Quant à nous… Pour l’instant, ne pas stocker de nourriture, ne pas craindre d’en manquer, regarder les gens, tous les gens, en face, ne rien risquer qui leur nuise, ne pas se rire des maux du temps, ne pas en avoir peur, se soucier de nos anciens, tenir debout. C’est déjà ça.
 [1]


[1Sur la pénurie de masques (notamment les FFP2 indispensables aux personnels soignants), je signale une excellente enquête journalistique sur le site de LCI d’où il ressort que la délocalisation industrielle à tout crin est de fait littéralement criminelle. On s’en doutait un peu : https://www.lci.fr/sante/coronavirus-covid-19-pourquoi-la-france-est-en-penurie-de-masques-ffp2-2148489.html

Dans le même numéro (avril 2020)

  • A période exceptionnelle...

    Un journal entièrement en ligne

    Dans le contexte exceptionnel que nous connaissons actuellement avec la crise Covid19, votre journal ne sortira pas en kiosque. Nos (...)
  • Actualités web

    A chacun son ordi

    L'association Antanak a besoin du matériel informatique que vous n’utilisez plus : ordinateurs portables, tablettes, souris, câbles...
  • Actualités web

    La cuisine de Rachid, toujours ouverte

    Laure Vogel
    A la Table Ouverte, des repas sont cuisinés chaque jour. L’élan de solidarité est menacé faute de dons. Les fourneaux de la Table Ouverte ne se sont (...)
  • Coronavirus : les solidarités au balcon

    De nouvelles solidarités dans les écoles

    Christine Legrand
    Depuis la fermeture des établissements scolaires, les enseignants se sont mobilisés pour rester en lien avec les familles. Témoignages de deux directeurs d’écoles, qui accueillent également des enfants de soignants.
  • Coronavirus : les solidarités au balcon

    P’tits Dej’s Solidaires : sur le pont, encore et toujours

    Sylvie Chatelin
    Ils ont fait les « fonds d’armoire », trouvé quelques masques, des gants pour continuer de distribuer, encore et toujours, des petits-déjeuners solidaires dans le parc Eole.
  • Coronavirus : les solidarités au balcon

    Enseigner la musique à distance

    Dominique Boutel
    Un casse-tête pour les professeurs de la Ville de Paris. Alors que rien n'a été prévu pour palier une semblable crise, ils se battent pour maintenir le lien et l'enseignement.
  • La vie du 18e

    Un César pour Hors normes

    Sandra Mignot
    Hors normes s’est vu décerner le César des lycéens. Le film d’Olivier Nakache et Eric Toledano, dont nous vous parlions dans notre numéro 276, (...)
  • La vie du 18e

    Coordination médicale pour une meilleure prise en charge

    Annie Katz
    Des projets couvrant l’ensemble de la population vont impliquer les professionnels libéraux, les établissements de santé et les associations dans un travail en réseau.
  • La vie du 18e

    Sur les murs, la colère des femmes

    Nina Le Clerre
    Contre les féminicides et violences sexuelles, un groupe de femmes colle ses slogans dans les rues de l’arrondissement.
  • La Chapelle

    Un monde complexe vu d’en haut

    Lucie Créchet
    Depuis la tour du 93 rue de La Chapelle, les habitants racontent leur quartier en mouvement.
  • Goutte d’or

    Rosine Kaboré dans le rôle de sa vie

    Florian Gaudin-Winer
    Cette réalisatrice et comédienne de 27 ans tient le rôle principal du clip « Gold », chanson du groupe Atika. L’occasion de montrer ses talents en taekwondo, qu’elle pratique avec les Enfants de la Goutte d’Or depuis sept ans.
  • Montmartre

    Le merveilleux destin du « Chapotelet »

    Claire Rosemberg
    Lancé par un résident du 18e pour végétaliser la ville, le « chapotelet », concept à la fois pratique et poétique, prend racine petit à petit dans les rues de Montmartre en espérant par la suite conquérir tout Paris.
  • Culture

    Note de dernière minute

    Cher Conarovirus, tu as décidé de ramener ta fraise pile poile au moment où je m’apprêtai à lancer l’impression de ce livre... Nous voilà confinés, (...)
  • Culture

    Préacheter des livres et de l’histoire

    Annie Katz, Sandra Mignot
    Les métiers de la culture sont en difficulté. Une librairie et deux artistes cherchent des solutions pour que leur activité ne soit pas balayée par la crise.
  • Le dossier du mois

    les couleurs du 18e après un premier tour sous coronavirus

    Danielle Fournier
    C’était une campagne sous le signe du vert, avec une concurrence évidente entre les listes qui s’est manifestée dans la plupart des programmes et sur les affiches.
  • Histoire

    À Montmartre avec Jeanne Baudot élève et amie de Renoir

    Michèle Dassas
    Nous avons le plaisir d’ouvrir nos colonnes à des historien.ne.s ou des rédacteur.trice.s extérieurs à notre équipe. Ce mois-ci, Michèle Dassas nous donne un avant-goût de son dernier roman, A la lumière de Renoir*, tout juste publié chez Ramsay.
  • Les Gens

    Nicole Bertolt, l’oeuvre d’une vie

    Sandra Mignot
    Au fond de la cité Véron vit une femme littéralement hors du commun. Mandataire et directrice du patrimoine de Boris Vian, Nicole pousse l’engagement jusqu’à vivre dans les murs de l’artiste aux multiples talents.

n° 307

septembre 2022