L’histoire commence en 1866 à Honfleur quand le courtier maritime Alfred Satie devient le père d’un premier garçon, Éric-Alfred-Leslie. Un prénom qui rappelle son ascendance anglo-écossaise, par sa mère, Jane Leslie Anton, décédée en 1872 alors que le jeune Éric n’a que six ans. Sa famille s’installe à Paris mais lui est confié à la garde de ses grands-parents à Honfleur. Et c’est à l’orgue de l’église de ce port qu’affectionnent les impressionnistes que le petit Eric découvre la musique. Second drame, sa grand-mère est retrouvée morte sur la plage. L’enfant est finalement envoyé à Paris, auprès d’un père devenu entretemps traducteur et éditeur de musique et remarié avec une demoiselle Barnetsche, passionnée de musique, pianiste et compositrice. Éric n’échappe donc pas à la formation musicale : on l’inscrit en piano au conservatoire de musique et de déclamation, institution qu’il détestera immédiatement. Cette période est néanmoins riche en découvertes littéraires et musicales et verra naître les premières compositions de celui qui se fait alors appeler Erik, avec un K.
En 1887, après un passage rapide au service militaire qu’il se débrouille pour quitter en contractant volontairement une pneumonie, Erik Satie s’installe à Paris, d’abord rue Condorcet puis à Montmartre, au 6 rue Cortot. Il choisit l’endroit car il y « domine ses créanciers » et prétend que la vue de sa fenêtre « s’étend jusqu’à la frontière belge ». Il donne très vite des cours de piano, y entame une vie de bohème, sympathise avec Jules Depaquit, le futur maire de la commune libre de Montmartre, dont il apprécie l’humour, croise Bruant, et joue du piano dans les cabarets qu’il fréquentera sa vie durant. Une grande partie de ses soirées, à cette époque, se passe au Chat noir où Rodolphe Salis l’engage comme second pianiste. Il accompagne à l’harmonium les premiers spectacles d’ombres et dirige parfois l’orchestre qui s’y produit. On le croise également au piano de l’Auberge du clou, où il rencontre le jeune compositeur Claude Debussy qui le soutiendra pendant presque toute sa vie. Les Gymnopédies, que Satie compose à Montmartre, seront orchestrées bien plus tard par Debussy.
Biqui…
C’est en 1893 que l’on date sa liaison, la seule qu’on lui connut, avec Suzanne Valadon. Elle durera, d’après Satie, du « 14 janvier au 20 juin » et ne sera pas, semble-t-il, réciproque. Il lui écrit de très nombreuses lettres jamais envoyées, compose la partition des Danses gothiques après l’une de leurs nombreuses disputes et lui dédie une partition « Bonjour Biqui, bonjour ». Elle fera de lui l’un de ses premiers portraits à l’huile, ainsi que son profil pour illustrer la couverture d’Upsud, un ballet mystico-chrétien de 1892. Satie donne deux versions fantaisistes de leur séparation : selon la première, il aurait demandé aux gendarmes de le délivrer de cette femme par trop insistante, selon la seconde, il l’aurait défenestrée, mais elle aurait échappé à la mort grâce à ses talents de trapéziste ! Satie déclarera bien plus tard qu’il trouve l’amour « très comique ». Mais il a déjà l’esprit ailleurs et il fonde, après sa rencontre avec le Sar Péladan, grand maître de la Rose-Croix, son propre ordre religieux, L’Église métropolitaine de Jésus-Conducteur, destinée à combattre par l’art la société et dont il sera, d’ailleurs, le seul membre. Cet épisode mystique donne lieu à quelques créations, Les Sonneries de la Rose+Croix, une Messe des pauvres, Ogives, Vexations… Puis il achète sept complets identiques en velours côtelé qu’il portera pendant sept ans et commence à produire des chansons pour les cafés-concerts et le music-hall : La Diva de l’Empire, Poudre d’or, Allons-y chochotte et bien d’autres bijoux…
En 1898, sur les conseils de Bibi la purée, un ami de Verlaine, il s’installe à Arcueil-Cachan, dans la banlieue parisienne, au deuxième étage d’une très sinistre maison au loyer modeste où il vivra jusqu’à la fin de ses jours dans un extrême dénuement. Il n’en continue pas moins à fréquenter les cabarets montmartrois et rentre à pied le soir, en faisant quelques étapes désaltérantes. Il compose toute une série d’œuvres dont les titres ou les annotations qui parsèment ses partitions, ressemblent souvent à des devinettes. Que doit comprendre l’interprète de « enfouissez le son, très perdu, sans orgueil », ou encore « ouvrez la tête, du bout de la pensée, sur la langue ». Satie postule trois fois pour l’académie des Beaux-Arts, mais échoue : « Et cela me fit grosse peine » écrit-il.
Chapeau melon et guêtres de cuir
En 1905, Satie change encore d’apparence. Cette fois-ci, il étrenne monocle, chapeau melon, faux-col et parapluie. Satie respectable ? Dans le même temps, il décide de changer de musique et, à 40 ans, reprend des études musicales. Il s’inscrit à la Schola Cantorum et obtient son diplôme au bout de trois ans d’étude, avec la mention « très bien » malgré le scepticisme de certains de ses professeurs : « C’est bien sage…trop sage pour vous ». À la même époque, Satie commence à s’impliquer à Arcueil. A la suite de sa rencontre avec le futur maire de l’époque, Alexandre Templier qui est directeur du journal socialiste L’Avenir d’Arcueil-Cachan, le musicien y tient une rubrique, puis s’occupe du patronage laïc. Il organise même une matinée artistique au profit des enfants qui remporte un franc succès : il est nommé président d’honneur du patronage ! En 1911, Maurice Ravel, rencontré à Montmartre, milite pour sa re-découverte et révèle les œuvres du « génial précurseur qui parlait déjà, voici un quart de siècle, l’audacieux jargon musical de demain ». Cet intérêt stimule Satie qui compose une soixantaine de pièces pour piano en trois ans, dont sports et divertissements. Il retrouve la confiance de ses éditeurs qui publient également certaines de ses œuvres de jeunesse. Sa rencontre avec Cocteau va donner un tour inattendu à sa vie musicale. Elle le conduira à participer à la production du ballet Parade qui sera créé par les Ballets russes en 1917, au théâtre du Châtelet dans des décors de Picasso. Le spectacle obtient « un succès de scandale », qui intéressera la jeune génération des compositeurs.
Énigmatique Satie
Mais Satie échappe à toute catégorisation : une nouvelle pièce, Socrate, commandée par la princesse Winnaretta Singer de Polignac, étonne par l’audace de son écriture. Tout comme l’homme, la musique d’Erik Satie est inclassable et avance plus rapidement que toute tentative d’enfermement dans un genre. L’apparente simplicité de nombre de ses pièces cache une originalité harmonique très en décalage avec l’époque. « II fallait un certain “cran” pour coucher dix accords sur le papier, les répéter quatre fois et intituler le tout Ogives » écrit la musicologue Anne Rey dans une biographie de Satie. La jeune génération ne s’y trompe pas et vient chercher sa caution. En 1917 le Groupe des Six (Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Germaine Taillefer, Francis Poulenc) ; en 1923 le Groupe d’Arcueil (Henri Sauguet, Roger Desormières, Henri Cliquet-Pleyel, Maxime Jacob) et des mouvements artistiques dont il sera le mentor sans jamais en faire vraiment partie. Il est déjà ailleurs, plus loin.
Son appartenance à tous les genres est un autre trait frappant de la musique de Satie. En effet, il compose tout au long de sa vie un immense corpus de chansons, dans la veine des cabarets montmartrois où il fit ses premiers pas, effaçant ainsi la barrière entre musique populaire et savante. Paulette Darty, « la reine de la valse lente », amie de toujours de Satie, interprète ses premiers petits chefs-d’œuvres que sont Je te veux, La Diva de l’Empire qu’il écrit pour elle dès 1903, mais aussi, moins connues mais non moins exquises, Tendrement , La chemise, J’avais un ami ou Poudre d’or.
Humaniste, surréaliste, avant-gardiste ?
Satie est aussi un critique d’art incisif, un homme de plume et un dessinateur. Que ce soit son abondante correspondance avec ses proches ou ses connaissances ou des écrits plus formels, Satie déconcerte par ses calembours, ses acrostiches ou ses inventions pures, coutumier des lettres de démission ou de louanges imaginaires. Satie serait-il surréaliste à sa façon ? Son intérêt pour le mouvement Dada, son soutien sans faille à Tristan Tzara, ses relations avec Picabia, Breton, Duchamp et tous ceux que son époque a pu compter de « modernes » expriment sûrement son dégoût pour une certaine forme d’art « bourgeois » et pour les modèles conservateurs. « Je suis venu au monde très jeune dans un monde très vieux » écrira-t-il.
Son engagement auprès des habitants d’Arcueil témoigne en tous cas de son humanisme. Il donne des cours de solfège aux enfants, emmène les plus défavorisés en sorties… Il s’inscrit d’abord au parti radical-socialiste après l’assassinat de Jaurès, puis au Parti communiste. En 1924, il compose encore deux ballets étonnants, Mercure, deuxième collaboration avec Picasso, puis Relâche, sur un livret de son ami dadaïste Picabia. Il participe enfin à un projet d’avant-garde où images et sons sont intimement mêlés, Entracte, le film de René Clair, dans lequel il apparaît sautant au ralenti sur le toit d’une maison chargeant un canon !
Le 1er juillet 1925, Erik Satie meurt à 59 ans d’une cirrhose du foie à l’hôpital Saint-Joseph à Paris. Son frère Conrad et ses amis Milhaud, Wiener et Caby pénètrent dans le pauvre logement où il passa les vingt-sept dernières années de sa vie et y découvrent, outre un vieux piano aux pédales réparées avec une ficelle, une collection de parapluies, les costumes de velours rangés au-dessus d’une armoire, le tout recouvert de poussière. Tous ses manuscrits sont soigneusement annotés et classés, ainsi que plusieurs milliers de petits billets rectangulaires, entassés dans des boîtes à cigares, truffés de dessins et parfaitement énigmatiques.
Gardien mystérieux de ses contradictions, Satie sourit avec malice devant l’objectif de Man Ray en 1924, apostrophant le futur : bien malin qui saura redonner la mémoire à un amnésique…
Sacré Satie.

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