Depuis plusieurs années, les reconversions professionnelles radicales sont légion. C’est le cas d’Alice Gréjon. Après dix ans à des postes qui se ressemblaient, celle qui est passée par les bancs de Sciences Po a eu « envie d’un métier plus concret et de ne plus être devant un ordinateur ». On est en 2023 et la native d’Orléans hésite alors entre la boulangerie et l’herboristerie. Ce sera la farine plutôt que les plantes. « Elle aurait pu avoir les postes les plus prestigieux mais elle fait les choses de manière réfléchie et déterminée, souligne Justine, une amie rencontrée à Sciences Po lorsqu’elles avaient 18 ans. Avant de se reconvertir, elle s’est énormément renseignée, documentée, a travaillé tous les week-ends dans des boulangeries tout en gardant son poste la semaine pour ne pas être dans le fantasme. » Sa reconversion ne sera pas qu’une illusion, puisque deux ans plus tard elle est à la tête de la Lune des moissons, une boulangerie artisanale qui ravit le palais des habitants du quartier de La Chapelle.
Bienvenue dans l’humanitaire
Alice a grandi à Ingrannes, petit village du Loiret. Après ses années de collège et de lycée à Aix-en Provence, elle tente le concours d’entrée à Sciences Po sans trop y croire. Pourtant, elle est reçue à Paris. Un passage par Vancouver en troisième année et un master en ressources humaines plus tard, c’est vers l’humanitaire et les ONG qu’elle s’oriente. « Un choix judicieux, car j’ai commencé à travailler tout de suite après l’obtention de mon diplôme », explique-t-elle.
Après une année en tant que bénévole chez Médecins du monde dans le cadre de ses études, elle décroche en effet son premier poste salarié à la Croix-Rouge française, à la direction internationale sur les programmes humanitaires. Alice est particulièrement marquée par une mission de quatre mois en Guinée-Conakry, où elle part comme responsable financière dans un centre de traitement créé par la Croix-Rouge au plus fort de l’épidémie Ebola. Basée dans le petit village de Macenta, accessible uniquement par hélicoptère, elle se remémore « des moments très forts humainement, fondés sur la confiance » et a adoré « cette expérience, très formatrice professionnellement et très riche humainement ».
De Greenpeace à la boulangerie
Après la Croix-Rouge, c’est l’ONU à New-York pendant trois ans. Elle y fait du recrutement opérationnel de personnels civils chargés du maintien de la paix. Et en qualité de business partner human ressources pour le Moyen-Orient, elle participe à la mise en place d’un tribunal chargé de juger les terroristes de DAECH. Elle y organise des groupes d’entretien pour s’assurer de l’équilibre entre les différentes nationalités et les différents genres au sein du tribunal. Malgré son implication avec « un groupe de jeunes salariés qui militent pour que l’ONU soit fidèle à ses valeurs et à sa charte, sur des questions d’écologie entre autres », elle est déçue par le côté « fonctionnaire » de certains salariés et leur manque d’engagement.
En 2018, elle rentre à Paris. S’ouvre alors sa période Greenpeace France, où elle passe cinq ans en tant que responsable développement ressources humaines. Dans cette ONG, « une des rares complètement indépendantes financièrement », elle assure également des formations à des sujets qui l’animent comme la sensibilisation aux discriminations et au harcèlement sexuel. Surtout, elle y trouve des « salariés vraiment engagés, militants » et une politique de ressources humaines très novatrice. Mais en parallèle, elle remarque « une souffrance au travail, certains salariés déçus et un management toxique ».
Alors en 2023, elle entame le plus gros virage de sa carrière professionnelle. Fini l’humanitaire, Alice sera boulangère.
Pain au levain et pomponettes
Elle a « toujours apprécié le goût du bon pain au levain » et s’oriente « vers un savoir-faire artisanal concret et engagé ». Elle se forme d’août à novembre 2023 à l’École internationale de boulangerie – seul établissement préparant à la fabrication de pain au levain, très différent du pain à la levure – et saisit une opportunité pour ouvrir sa boulangerie, la Lune des moissons, en juillet 2024. Elle a rapidement « un coup de cœur pour ce quartier vivant et cosmopolite avec un tissu associatif particulièrement dense » et y a trouvé « une clientèle d’habitués, avec laquelle j’ai rapidement pu nouer des liens ».
Claire, une autre amie devenue une cliente fidèle, fan de ses pomponettes au chocolat et de son pain au méteil (farine de seigle, de blé et levain de seigle), retrouve tout ce qu’elle connaît d’Alice et qui saute aux yeux quand on entre dans sa boulangerie. Claire évoque « sa douceur, sa générosité et sa joie, voire son humour, soit les mêmes qualités qu’elle avait déjà chez Greenpeace (où les deux amies se sont rencontrées) ».
La Lune des moissons a vite trouvé sa place dans la rue et pour Paul, fondateur de la Laiterie de La Chapelle, son installation est « la meilleure nouvelle que le bailleur social et les élus leur ont annoncée ». C’est à Alice qu’il achète le pain dégusté lors de ses ateliers de fabrication de tomme, tandis qu’Alice lui achète son lait pour la fabrication de ses brioches. Les deux commerces de bouche « mutualisent des commandes de graines, de sucre, de chocolat et de riz » et Paul se félicite de « travailler en bonne entente ». Ensemble, avec Charly, Sens, Chez Foucher et Fafa, ils ont créé Les loups-garous, une nouvelle association de commerçants.
Le mot de la fin revient à Laïla, fidèle cliente « très contente d’avoir une femme boulangère » et à Slim, créateur du café-bouquinerie Fafa à deux pas de la Lune des moissons, qui note qu’Alice « partage sa joie solaire ». Un adjectif qui revient souvent dans la bouche de celles et ceux qui la connaissent. À l’image de Justine, son amie de presque vingt ans : « Elle se donne des ambitions, elle a une énergie incroyable et elle est capable de déplacer des montagnes. Je l’ai toujours vue réussir ce qu’elle entreprend. » Comme certainement toutes les personnes qui ont choisi leur chemin et sont fidèles à leurs valeurs.

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