Journal d’informations locales

Le 18e du mois

février 2026 / Histoire

pigalle, du pain bénit pour le polar

par Dominique Delpirou

C’est dans un monde empli de truands, souteneurs et prostituées en tout genre que le célèbre commissaire Maigret traque des meurtriers. L’arrondissement y acquiert la réputation d’un quartier louche et chaud. Ses rues seront aussi les témoins de la grande histoire.

Pigalle ne se visite pas. Il n’y a rien à voir. C’est un quartier comme les autres. Quelques façades de bars en plus, les monuments en moins et une réputation du tonnerre. On ne montre pas Pigalle aux touristes. On veut leur montrer l’âme de Pigalle. Et l’âme est invisible. Elle a une odeur. On commence à la percevoir après quinze jours d’aubes, de nuits et de couchants. » Ce sont les mots de René Fallet dans son roman Pigalle. Il aurait pu ajouter : « Pigalle s’écrit. » Car outre l’odeur bien réelle, à l’origine du surnom donné au café Pigalle, « Le rat mort », de nombreux ingrédients s’offraient aux écrivains pour constituer le décor de leurs œuvres. Parmi tous ceux qui en ont fait la matière de leurs livres, rappelons, à titre d’exemple, Francis Carco qui a décrit et magnifié l’univers louche de Pigalle et Léon-Paul Fargue qui a immortalisé le Paris populaire des quartiers nord. Mais ce sont surtout des écrivains de romans noirs et de romans policiers qui y ont trouvé une source d’inspiration.

Dans sa Petite histoire du cabaret à Montmartre, Charlotte Dubreuil-Chambardel décrit une image apocalyptique de cet univers : « C’était celui des truands, des grandes figures du chic, du music-hall, des voleurs, cambrioleurs, casseurs, escrocs, trafiquants, arnaqueurs, vendeurs sous le manteau de photos pornos, rabatteurs, tricards, indicateurs et autres tueurs et assassins, des vraies femmes, des faux hommes, des hommasses, des folles. » Par ailleurs, la situation du quartier, à cheval sur deux arrondissements (le 18e et le 9e), avait conduit à la création de territoires sur lesquels des gangs bien identifiés régnaient sans partage. De son côté, Montmartre avait ses propres bandes et son effervescence ne pouvait que susciter l’intérêt des spécialistes de l’intrigue.

À la fin du XIXe siècle, la vie nocturne à Pigalle était encore orientée vers la fête et le plaisir. Mais dans les années 1910, la place Pigalle commença à accueillir les truands de Paris, dans des cafés comme La Nouvelle Athènes, Le Petit Maxim’s ou encore L’Omnibus. Les souteneurs fréquentaient aussi ces lieux, à la recherche de femmes pour en faire des prostituées qui iront parfois travailler dans des bordels américains.

Face au commissaire Maigret

Les années 1930 sont les plus meurtrières : les règlements de comptes rythment la vie du quartier. C’est à ce moment qu’un jeune écrivain belge, du nom de Simenon, qui a inventé quelques années plus tôt le personnage du commissaire Maigret, publie Rue Pigalle, dans Paris-Soir, cinquième volet d’une série de cinq nouvelles qui font l’objet d’un concours hebdomadaire, primé en espèces. Maigret, alors qu’il arrive au 36 quai des Orfèvres, apprend par une dénonciation qu’il y a eu du pétard dans un bar de Pigalle. À peine arrivé sur les lieux, il entre chez un bougnat. « Le client de passage se serait sans doute demandé quel était ce gros monsieur en pardessus épais qui fumait la pipe, le dos au poêle, tout en réchauffant dans sa main un verre d’alcool. » Maigret reconnaît très vite les mafiosi de deux bandes rivales, corse et marseillaise, et pense aussitôt à un règlement de comptes. Mais où est le cadavre ?

Simenon reviendra à plusieurs reprises dans ses livres à Pigalle. Dans Maigret tend un piège, cinq femmes seules ont été assassinées en six mois à Montmartre. Un défi pour le commissaire. Mais, en fin limier, il comprend vite que c’est le mécanisme mental du meurtrier qui lui permettra de résoudre l’énigme. Il s’agit de l’une des premières analyses psychologiques d’un tueur en série, dont la description est très proche de la réalité de ces criminels. Maigret, après un échange avec un psychiatre, a compris que l’assassin recherche sa satisfaction dans le meurtre sauvage de femmes dans la rue :
« Il vous fallait un geste rageur, violent. Vous aviez besoin de détruire, de sentir que vous détruisiez. Vous frappiez et cela ne vous suffisait pas : il était nécessaire qu’ensuite, comme un gamin, vous vous acharniez. Vous déchiriez la robe, le linge et sans doute les psychiatres y verront-ils un symbole. Vous ne violiez pas vos victimes, parce que vous en êtes incapable, parce que vous n’avez jamais été réellement un homme. »

La Colère de Maigret décrit un propriétaire de plusieurs cabarets à Montmartre, Émile Boulay. Bon père de famille, il vit modestement et ne cède ni au racket ni aux menaces de la pègre qui a fait main basse sur son quartier. Un soir, il disparaît… On le retrouve étranglé près du Père-Lachaise.

Le Picratt’s, un bar du quartier où se presse une foule de personnages du monde de la nuit dans les cabarets et les petits hôtels, est le décor d’un autre livre : Maigret au Picratt’s. À quatre heures et demie du matin, Arlette, strip-teaseuse dans ce bar, se rend en état d’ivresse au commissariat de police tout proche. Elle déclare avoir surpris une étrange conversation : un certain Oscar aurait annoncé son intention de tuer une comtesse. Peu de temps après, on découvre le corps d’Arlette et celui d’une comtesse, étranglées de la même manière, dans leur appartement.

Le boulevard des allongés

Les événements historiques trouvent aussi un écho particulier dans les romans noirs ou policiers. La Trilogie parisienne de Patrick Pecherot fait revivre le Paris de 1926. L’armistice de 1918 est tout récent et les traces de la guerre sont encore présentes. Venu de Montpellier tenter sa chance à la capitale, Pipette en fait l’amère expérience. Laveur de bouteilles, collaborateur d’un journal à scandale, il multiplie les petits boulots. Le soir, il déclame des poèmes à Montmartre où il croise La Goulue, André Breton et les surréalistes, les défenseurs de Sacco et Vanzetti... La nuit venue, en compagnie d’une bande d’« apaches », il cambriole les riches pour arrondir ses fins de mois. Souvent, c’est un peu d’argent, rarement quelques lingots. Mais quand un coffre-fort s’ouvre sur une macabre découverte, c’est une bien sombre histoire qui commence.

Si Banlieue sud-est, second ouvrage de la trilogie des « romans acides » de René Fallet, se déroule au temps de l’Occupation, Pigalle, qui en est le dernier titre, a pour toile de fond le Paris de la Libération et plus particulièrement le « boulevard des allongés », qui va d’Anvers à Blanche en passant « par le petit coin [de la place Pigalle ] et son jet d’eau miteux au milieu ». Le héros est un jeune homme de bonne famille qui, après avoir débauché sa cousine – il la livrera plus tard à la traite des blanches – vient à Pigalle depuis Passy et rencontre des « amis » qui le font travailler dans le milieu. Un trafic de drogue qui tourne mal lui attirera de sérieux ennuis. C’est surtout la peinture de Montmartre qui est la plus intéressante dans le livre car le style de Fallet est inimitable. Le Sacré-Cœur, sous sa plume, devient un « pâté de foi en ébonite et en morceaux de sucre. Puissamment moche. Une terrine de gelée… »

André Héléna, l’un des auteurs de romans policiers français les plus prolifiques, ancien militant de la Fédération anarchiste ibérique (FAI) pendant la guerre d’Espagne, est malheureusement resté dans l’ombre de Léo Malet. Dommage. Descente à Pigalle, publié sous le pseudonyme de Noël Vexin, est un roman que l’on ne lâche pas. Pigalle, la nuit, en est le décor, à la fin des années cinquante. On y fait la fête tous les soirs. Bars et boîtes de nuit sont aux mains du Milieu, notamment des Corses qui contrôlent également les filles et les hôtels borgnes. Les gangs arabes réclament leur part du gâteau. Lorsque la jeune fiancée de l’un des cousins d’un chef de bande corse est enlevée, l’inspecteur Valentin se lance patiemment sur la piste des ravisseurs. Il comprend très vite que la réussite de son enquête dépendra de l’habileté avec laquelle il saura opposer les clans. Les rivalités s’exacerbent et la situation dégénère à grands pas.

La guerre d’Algérie n’est pas absente des productions de l’époque. Dans La Valise et le cercueil de Dario, l’intrigue se déploie entre Pigalle et Clignancourt. Les cinq assassinats d’ouvriers qui s’y succèdent au début des années soixante – alors que les pieds-noirs ont déjà regagné le continent – laissent penser que l’incendie de l’Algérie française couve encore sous la cendre. Ces meurtres dissimulent-ils une action de l’OAS ou bien une vengeance tardive née des années noires de la guerre et des massacres en Algérie ? De la poche de l’inspecteur divisionnaire Fourrier dépasse un exemplaire des Échos de Paris, dont la manchette, sur trois colonnes, accroche le regard : « Mais qui rétame les étameurs ? » L’enquête s’annonce d’autant plus complexe que les crimes semblent dépourvus de lien et de mobile apparent. Un médium prénommé Djoko aidera-t-il Fourrier à percer le mystère ?

De la rue Lepic au périphérique

Nous sommes maintenant le 13 mai 1981. François Mitterrand vient d’être élu président de la République et la capitale est en liesse. C’est dans cette atmosphère de fête qu’est découvert le cadavre dénudé et visiblement poignardé d’un évêque mâconnais, sur un terrain vague près de Montmartre. Un jeune policier natif du quartier, Maurice Laice, est chargé de l’enquête. Il se rend en Bourgogne pour tenter d’éclaircir l’affaire, mais la découverte de nouveaux corps sur la Butte le rappelle rapidement à Paris. Maurice se lance alors sur la piste des marginaux. Le roman dresse en parallèle une véritable cartographie de Montmartre : la rue Lepic, la rue des Trois-Frères, le château des Brouillards – qui donna son titre au roman de Dorgelès – , la place Émile Goudeau, le Bateau-Lavoir, la place du Tertre et ses « croûtes infâmes », enfin l’aristocratique avenue Junot. Chantal Pelletier, dans Montmartre, Mont des Martyrs, brouille les pistes.

Peur sur Montmartre de Maryse Rivière crée d’emblée un climat mystérieux. À la veille de Noël, Thibault Lavigne s’apprête à fermer plus tôt que d’habitude sa librairie Point-Virgule, rue Lamarck. Un client désinvolte entre avant la fermeture du rideau de fer et demande de la documentation sur mai 1968. Peu de temps après, il ressort sans avoir rien acheté. Thibault s’attarde alors sur quelques slogans « révolutionnaires », du genre : « La poésie est dans la rue ou Cours camarade, le vieux monde est derrière toi. » Une fois à l’extérieur, il croise un clochard, Lulu, qui dort sous le périphérique. Dans le commissariat du 18e, le calme règne. Jusqu’à l’entrée de Lulu qui lance d’une voix sonore : « Mon copain le Polack a été assassiné cette nuit. » Règlement de comptes ? Les hommes de la brigade sont souvent confrontés à des situations inattendues. Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour résoudre l’énigme.

Nous sommes enfin dans un temps indéfini avec l’inquiétant Clair de lune à Montmartre de Nadine Montfils. La mère du commissaire Léon se lance dans une mission d’infiltration au sein d’une maison de retraite où rien ne semble tourner rond. « Tu parles d’une maison de repos, de repos éternel oui ! Juste en face du cimetière de Montmartre, avec une vue imprenable sur l’avenir. » Au Clair de lune, les pensionnaires devraient couler une retraite paisible et méritée – certainement pas finir au bas d’un escalier, la tête dans un pot de fleurs. Le commissaire Léon, appelé sur les lieux, flaire aussitôt un sacré nid de vipères.

Selon l’évidence « chansonnière », Pigalle sera toujours Pigalle, Montmartre sera toujours Montmartre. Et même si ces deux quartiers du 18e n’ont plus grand-chose à voir avec ce qu’ils étaient au siècle précédent, les auteurs de polars trouveront bien dans les flots de touristes de quoi alimenter leur imagination féconde.

Avis aux amateurs.

Photo : CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

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N° 350 - juillet-août 2026

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