En ce lundi matin, lendemain de finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), tout le monde est un peu à la traîne au 27 rue Pierre Mauroy, dans le nouveau quartier de Chapelle International. L’équipe du midi, dirigée par Marion, s’affaire pour fermer la cuisine, un peu exsangue. Son initiative de cantine solidaire, « La tablée citoyenne », lancée le 1er décembre dernier, semble connaître son petit succès : « Il y a des gens qui reviennent, on voit souvent les mêmes têtes », raconte Apolline, une des cuisinières du projet. Le rapport qualité-prix est imbattable : 10 euros pour un menu complet (entrée/plat/dessert) et une carte renouvelée tous les jours à base de produits bio, de saison et en circuit raisonné.
Les locaux de la rue Pierre Mauroy, détenus par le restaurant Dar Zin, sont délégués à Marion et à son équipe tous les midis de la semaine. « C’est un système de co-gestion », précise-t-elle. Le Dar Zin est connu des habitants comme un espace de retrouvailles et de fête, et le patron, Sam, est devenu une référence en diffusant les matchs de la CAN. « C’était rempli hier soir », s’amuse Apolline. Une équipe de Quotidien est même venue tourner, dans une ambiance survoltée. « Il n’y avait que des Marocains, venus soutenir leur équipe. Mais bon, ils ont perdu. » Au sol, on décèle encore les traces de la soirée de la veille.
Combiner nos forces
La rencontre entre Sam et Marion s’est faite dans les rues avoisinantes. « J’habite juste à côté d’ici, au 22 rue des Cheminots. En 2022, j’ai fondé avec des voisins de l’immeuble l’association 22 cheminots, avec l’objectif de créer du lien dans le quartier », retrace-t-elle. « Mais ça m’a vite lassée, les problèmes de chauffage. Moi ce qui m’intéresse c’est de mutualiser les assos, combiner nos forces, nos ressources humaines. »
Marion est attachée au 18e, dans lequel elle a grandi. Dans ce nouveau quartier, véritable projet architectural de la Mairie de Paris, que Marion décrit comme étant « sorti de terre », il était d’autant plus important de conserver un esprit de voisinage : l’envergure des travaux réalisés modifiait non seulement l’apparence du quartier, mais aussi sa composition sociale et économique. « Je ne veux pas être juste critique, il y a des gens qui sont très contents des travaux. Mais c’est un peu déplacer les problèmes, comme quand ils mettent les sans-abris dans des bus. » En effet, lors des JO de Paris 2024, le quartier s’est vu doter de l’Arena Porte de la Chapelle et a connu des expulsions manu militari des populations considérées comme « indésirables ».
« Le concept de resto à prix libre m’a toujours intéressée », se rappelle Marion. « Pour moi, c’est un moyen de combiner la restauration à l’associatif. » Après avoir longtemps travaillé dans la restauration, elle s’implique également dans les réseaux de cantine solidaire à Paris, jusqu’à en devenir une figure centrale. Mais Sam, le propriétaire du Dar Zin, n’est pas convaincu tout de suite. « Et puis un jour il est allé manger dans une cantine solidaire du 19e, et ça l’a convaincu ». A l’avenir, Marion aimerait lancer un menu à 6 euros, pour accueillir les plus précaires et les étudiants. « Plus que manger, c’est manger avec ses voisins, créer du lien autour de la table ».
Un voisin de lutte en cuisine
Au moment d’embaucher des cuisiniers pour son projet, Marion se tourne vers ceux qu’elle connaît : ses amis de la Goutte d’Or et du Poulpe, tiers-lieu qui développe aussi une cantine solidaire. Il y a peu, tout ce petit monde avait fait la fronde pour contester l’expulsion de Mebarek Hammar, à l’hôtel des Trois-Frères, situé au 14 rue Léon. Mebarek est cuisinier depuis plus de trente ans, et Marion décide de l’employer. « C’est le concept qui m’a plu : transformer des bons produits en plats accessibles à tous », explique le soixantenaire. « C’est un menu moins cher qu’un paquet de cigarettes ! » Et Apolline de plaisanter : « Je t’ai même converti à l’anti-gaspi ! » « Je commence à y prendre goût, s’amuse Mebarek, même chez moi, je jette plus rien ! »
Pour me faire découvrir les saveurs de La Tablée citoyenne, on me sert leurs trois desserts. La crème brûlée est bien craquante sur le dessus, le cheesecake bien frais, le fondant bien fondant. Ici, les assiettes racontent moins une recette qu’une attention : faire société, midi après midi, autour d’un repas accessible à tous.

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