Quelle triste mine ! Une vitrine brisée barrée par un gros scotch et derrière, depuis plusieurs mois, des rayons vides. La « carriole » qui proposait sur le trottoir des « déjà lus » a, elle aussi, disparu. La vie semble s’être échappée du lieu. Est-ce la fin de l’aventure de cette librairie ? José Ameur, employé de la boutique jusqu’à fin 2024, Camille Boisaubert et tout un groupe de lecteurs et d’habitants attachés au lieu ont créé une société en SCIC, dont le but est « la sauvegarde de la librairie ».
Une librairie centenaire
C’est une « librairie de quartier », un lieu à part, dont l’esprit particulier a été façonné au fil du temps par les lecteurs mais aussi celles et ceux qui l’ont dirigée et marquée. Une librairie n’est pas un lieu anodin, et celle-ci en est l’exemple absolu ! Selon le collectif, « sa présence continue à travers plusieurs décennies lui vaut une place particulière dans le cœur des habitants de Pigalle » et justifie l’énergie mise pour sa reprise.
En France, chaque année, une cinquantaine de fermetures et une centaine d’inaugurations redessinent la carte des librairies. Depuis sa création en 1917, « Vendredi est un point fixe dans ce paysage ». Tout commence à la fin du XIXe siècle quand le père Soulié, ancien lutteur de foire, tient une boutique de matelas et de bric-à-brac rue des Martyrs, en face du cirque Médrano. Au milieu d’objets hétéroclites, il accumule des toiles sans valeur que les peintres achètent pour les gratter et les repeindre.
Un certain Picard, papetier-libraire, prend le relais et vend le commerce à Théodore Bosman en janvier 1917. C’est alors une entreprise prospère. Difficile d’imaginer que cinq personnes aient pu travailler dans un espace aussi réduit mais la vente s’effectue au comptoir : les clients ne circulent pas dans la librairie. En 1958, Virgil Vassiliu, employé de la librairie, la rachète à ses patrons. Pendant
20 ans, il poursuit l’activité : papeterie, livres scolaires et classiques occupent l’essentiel des rayons. À partir de 1978 Gilberte de Poncheville rachète la librairie qu’elle anime jusqu’en 2015 où elle est reprise par Julien Viteau, un lecteur. C’est elle qui va marquer durablement et fortement le lieu ! Las, le dernier épisode aura duré une dizaine d’années.
« Vendredi » demain
Si la boutique est en déshérence depuis plusieurs mois, la société constituée relève le défi « d’inaugurer une librairie vieille de plus de cent ans ». En effet, la reprise simple ne pouvait se faire, ce sera donc une re-création à laquelle travaillent le tandem José et Camille et tous les membres de la SCIC. José se dit d’ailleurs « impressionné par ce beau projet collectif » et affiche un bel optimisme pour sauver « cette petite enclave », un lieu à nul autre pareil, avec une identité forte et distincte. En effet, la librairie « revendique une sélection singulière qui fait la part belle au patrimoine, aux ouvrages rares et au travail remarquable réalisé, dans l’ombre des grands groupes, par des maisons plus confidentielles ». Et l’entreprise de sauvegarde est audacieuse, elle mise sur l’ouverture de nouveaux rayons, livres en anglais, BD et romans graphiques, entre autres. Elle est soutenue par une pétition locale pour appuyer le projet qui pourrait se développer dès 2026.
Meilleurs vœux, c’est de saison !

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