Le feuilleton de la subvention, c’est un épisode de plus du trumpisme à la française », commente Anaïs Massola, gérante de la librairie Le Rideau rouge. Même si elle ne faisait pas partie des 40 libraires concernés, elle critique cette « ingérence dans le domaine privé, dans le choix des ventes, comme si on était un espace public » et s’associe à la réaction collective exprimée dans la tribune adressée au Monde début octobre. « Certains élus s’érigent en censeurs, avec la volonté de politiser les librairies, sans leur avoir demandé leur avis, sans doute aussi à la recherche d’un coup politique et médiatique » insiste-t-elle. A cet égard, elle s’étonne que Rachida Dati, ministre de la Culture, ait appuyé le rejet de la subvention au Conseil de Paris « car elle est garante de notre liberté éditoriale et devrait nous soutenir ».
La vitrine du Rideau rouge n’a pas eu à subir d’attaque grave « à part des œufs, il y a quelque temps, d’ailleurs sans signature », se souvient Anaïs qui attribue cette relative immunité à la grande diversité de la population du quartier.
Assurer la pérennité
Si la librairie peut s’appuyer sur une clientèle fidèle, sa situation financière pourrait être mise en péril par les diverses augmentations à prévoir, la baisse du pouvoir d’achat, celle des subventions aux associations, etc. En ce qui concerne les loyers, la libraire reconnaît que la Mairie fait des efforts lorsqu’elle propose des locaux mais « ils ne sont pas suffisants ».
Une autre difficulté réside dans la grande centralisation des achats pour les bibliothèques et les écoles qui doivent respecter les règles des marchés publics et des appels d’offres, trop contraignantes pour chaque librairie individuellement. Il est possible de créer des collectifs provisoires mais c’est compliqué : « regroupés à trois, il nous fallait un local spécial et un salarié pour la gestion, récapitule Anaïs, on a abandonné. » Elle travaille avec les bibliothèques Maurice Genevoix et Václav Havel pour des animations mais ne peut pas leur fournir les livres. Dans d’autres départements, comme en Seine-Saint-Denis, les librairies conservent une autonomie pour une partie des marchés avec les écoles et les bibliothèques. Elle voit également arriver « encore d’assez loin » l’enjeu et le danger d’Airbnb si son développement se confirme car « les gens de passage achètent moins de livres. »
S’unir pour peser
Tous ces risques pour le livre viennent s’ajouter au principal d’entre eux : l’extrême concentration entre quelques grands groupes, politiquement fortement marqués à droite. Face à ce constat, l’Association pour l’écologie du livre a été créée il y a quelques années, dans le but d’œuvrer « à la transformation écologique profonde et radicale de l’écosystème du livre et de la lecture », affirme son Manifeste.
Anaïs, co-fondatrice et coordinatrice actuelle, rappelle que « la chaîne du livre s’intègre dans l’économie capitaliste (concentration, source de précarité, absence de partage de la valeur, etc.). L’association fait une analyse critique du système et réfléchit à des alternatives. » Deux actions ont été initiées dans ce but : une cartographie qui met en lumière le paysage éditorial existant (voir ci-dessous) et la trêve des nouveautés, dont la phase 2 a eu lieu en 2025.
L’objectif est l’arrêt partiel ou total des achats de nouveautés dont la cadence de production est trop forte, afin d’essayer de faire moins pour faire mieux, avec l’envie de retrouver de l’indépendance. Sur son site, l’association lance un appel à de nouveaux libraires et bibliothécaires volontaires, après une expérience concluante en 2024, à « reprendre la main sur [leurs] achats et rejoindre le groupe des trêveuses et trêveurs pour partager ressentis, enthousiasmes et questionnements, ainsi qu’un mode d’emploi avec des indicateurs quantitatifs et qualitatifs partagés pour suivre les impacts individuels et collectifs de la trêve. » Ou comment « acheter moins sans perdre de chiffre d’affaires, ni vendre moins. »
Une idée qui pourrait faire son chemin car « aujourd’hui il faut s’engager, c’est une question de responsabilité », conclut Anaïs.

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