Qui connaît vraiment la place du Calvaire ? Quelques Montmartrois curieux, quelques touristes doués d’un modeste esprit d’indépendance ; et ses habitants – car elle en a. Il est temps d’en apprendre davantage sur le passé et le devenir de cet espace, qui se présente un peu comme la chambre de décompression de son immédiate voisine, la place du Tertre. Il existe en effet des lignes invisibles mais infranchissables à la multitude de touristes et l’une d’elles passe entre les deux places : dès qu’on en a passé le seuil, la place du Calvaire s’ouvre au promeneur comme un (relatif) havre de tranquillité.
Une glycine centenaire et un calvaire disparu
C’est un tout petit balcon accroché au flanc sud de la Butte, ombragé de quelques arbres et, il y a peu encore, d’une glycine centenaire dont l’abattage avait été hautement déploré par les Montmartrois - mais fort heureusement, elle a été remplacée par une jeune congénère qui prospère aujourd’hui. La vue, sur le sud et l’ouest de la ville, n’est certes pas aussi vaste que le panorama du parvis du Sacré-Cœur, mais elle offre tout le charme d’un tableau aux lointains noyés de gris et de bleu, sous un grand morceau de ciel parisien. On y accède par le nord depuis la place du Tertre ; par l’ouest en prenant la rue Poulbot ; ou encore par le sud, depuis la rue Gabrielle, en montant la « rue » du Calvaire, un très raide escalier, construit en 1844, à un moment où l’exploitation intensive du plâtre de la Butte prenait fin, et où l’on pouvait enfin penser à aménager et lotir les anciens terrains de l’abbaye de Montmartre.
Jusqu’en 1873, elle s’est appelée place Sainte-Marie, avant d’emprunter son nom actuel à la rue-escalier voisine, elle-même ainsi nommée parce qu’elle aboutissait à un calvaire, c’est-à-dire une croix de pierre, mentionnée dès 1675. Ce calvaire marquait sans doute un jalon dans la galerie couverte qui unissait jadis l’abbaye d’En-haut (autour de l’église Saint-Pierre) à celle d’En-bas (place des Abbesses). Ce monument a disparu sans laisser de traces.
D’étranges statues
Cette gracieuse placette n’a jamais compté que six numéros, et, jusqu’en 1970, elle butait très vite sur un haut mur percé d’une grille, qui a été abattu pour faire place à la toute nouvelle rue Poulbot, créée à partir de l’ancienne impasse Traînée qui unissait la rue Norvins à l’arrière de la place du Calvaire.
Commençons la visite par les numéros impairs. Au 1, la « maison aux hiboux », dont la porte d’entrée est surmontée de deux chouettes de pierre, et magnifiquement percée de deux impostes en forme d’œil (de rapace ? de fauve ?). Dominant un vaste jardin qui dévale en pente raide vers la rue Gabrielle, cette demeure a été édifiée en 1905, dans le style Art nouveau, pour l’artiste Maurice Neumont (peintre, lithographe et affichiste de renom) par l’architecte Louis Brachet. Elle a été réalisée sur la base d’un bâtiment plus ancien qu’un certain Claude Fatiguet, coiffeur de son état, s’était fait construire (probablement à la place d’une maison du village), vers 1850, en la flanquant fièrement d’une tourelle aux allures néo-gothiques.
Maurice Neumont travaillera, et mourra (en 1930), dans sa belle maison (la « maison aux hiboux » par Gazi ), non sans avoir auparavant créé avec ses proches confrères montmartrois – Forain, Poulbot, Guérin, Willette – la République de Montmartre et avoir décoré sa maison de plusieurs sculptures en bois de son jeune ami Édouard-Marcel Sandoz, grand-père de l’actuel propriétaire. Après la mort de Neumont, la maison est achetée par un autre peintre, Louis Icart, illustrateur pour des revues de mode et des catalogues de grands couturiers. Il mourra en 1950 et sa veuve, Fanny Icart, la vendra alors à la famille qui la possède aujourd’hui.
Le numéro 3 n’existe plus. Il figurait sur ce mur qui fermait le fond de la place et qui fut démoli en 1970 – on le discerne bien sur la carte postale ancienne (La terrasse du Coucou et le numéro 3 de la place du Calvaire ). Cette vaste parcelle, qui apparaît très clairement sur le plan cadastral du haut Montmartre, réfugiée derrière ce mur, a accueilli, au début du XIXe siècle, le presbytère de Saint-Pierre de Montmartre. C’était pour les curés de la paroisse une belle résidence que cette maison de la fin du XVIIIe siècle, entourée d’un vaste jardin qui occupait toute la surface aujourd’hui devenue la rue Poulbot.
Un soir de décembre 1886, Félix Jahyer, membre fondateur de la société d’histoire et d’archéologie le Vieux Montmartre, vient frapper à la porte de l’abbé Fleuret, curé de Saint-Pierre, au numéro 3 de la place du Calvaire. Le prêtre lui a en effet parlé de trois étranges statues qui peuplent son jardin et il vient à la découverte. Enthousiasmé, Jahyer livrera aussitôt, dans un des premiers bulletins de la Société, début 1887, une description précise de ces statues et de leur possible origine, ainsi que quelques éléments sur l’histoire des lieux.
Les amours de Henri IV
Selon ses recherches et celles du curé, s’élevait à cet endroit, au tout début du XVIIe siècle, un pavillon qui aurait abrité les amours de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées (deux personnages qui ont beaucoup fréquenté la Butte, où un « parc de la Belle Gabrielle », et un « relais de chasse de Henri IV » ont longtemps rappelé le souvenir de leur passage). Après la mort du souverain, en 1610, ce pavillon a pu rester propriété de l’État, qui y aurait parfois logé d’importants personnages. Deux des trois statues, celles de Mars et de Bellone, datent des débuts du pavillon royal.
La troisième, d’époque Louis XV, représentant une nymphe, est venue les rejoindre beaucoup plus tard. Vers la fin du XVIIIe siècle, la propriété du terrain passe à la commune, qui en fera le presbytère de l’église Saint-Pierre.
Au cours de sa visite au numéro 3, Félix Jahyer a fait d’autres étonnantes découvertes, notamment celles de trois inscriptions funéraires, la première datant de 1664, la deuxième (il a retrouvé cette plaque de marbre dans le poulailler !) de 1741, la dernière de 1800. Toutes trois sont incomplètes, la plus ancienne, du XVIIe siècle, semble concerner un Français, « Pierre Thie... ? » ; celle de 1741 rappelle le souvenir d’un baron allemand, Népomucène de Schmidfeld, natif de Fribourg-en-Brisgau ; et celle de 1800, celui d’un officier espagnol, resté anonyme.
Il découvre également, nous dit-il, « deux vases, de forme originale, un chapiteau, quelques débris de colonnes grecques, une tête de lion en lames de fer [sic ?] et enfin les caves de la première demeure [le pavillon de Henri IV, donc], dont l’entrée béante est très caractéristique et qui, par la nature des matériaux employés comme par la forme des voûtes, ne laissent aucun doute sur leur origine. »
Que reste-t-il de tous ces vestiges encore sur place en 1887 – notamment après les travaux d’aménagement de la rue Poulbot en 1970. La question reste ouverte, et l’enquête à faire. Nous n’avons pour l’instant que la photographie de deux des trois fameuses statues, les plus anciennes, celles de Mars et Bellone, prises en 1887 par Henri Daudet, le photographe attitré de l’association le Vieux Montmartre (Les statues de Mars et de Bellone, prises en 1887 dans le jardin du presbytère ).
Chez Plumeau, anciennement Coucou
Voyons à présent les numéros pairs : le 2 est désormais condamné, cette maison qui se trouve à l’angle des deux places ayant aujourd’hui son entrée côté place du Tertre. Le lieu appartient depuis un siècle à la même famille. C’était au départ un petit pavillon adossé à un hangar, transformé depuis en une seule maison d’habitation. Elle occupait initialement une large partie de l’entrée de la place (l’autre moitié appartenant au numéro 1), traversée par un chemin d’accès public qui constituait une servitude sur ces terrains privés. La ville a depuis récupéré ces espaces, laissant au numéro 2 un petit jardinet devant sa façade, et au 1, une petite grille qui en protège les abords immédiats.
Le numéro 4 est une maison villageoise qui abrite aujourd’hui l’ancien cabaret Chez Plumeau, jadis institution locale, et aujourd’hui, sous la même enseigne, simple restaurant pour touristes (aisés). Sa charmante terrasse, ombragée par la glycine évoquée plus haut, convie le passant à la halte. Chez Plumeau a remplacé le restaurant du Coucou qui tout au long du XIXe siècle a accueilli les Montmartrois, les Parisiens de passage ainsi que les noces, banquets, baptêmes, etc. Un grand nombre de cartes postales en témoigne, mais la place nous manque pour vous les présenter.
Le costumier du mime Marceau
Le numéro 6 est un charmant petit immeuble des années 1830 qui en ces temps lointains abritait des habitants aux revenus modestes (est-il utile de préciser que ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui ?). Dans les années 1950, l’un des locataires en était Michel Marchand, costumier de théâtre. De son atelier qui se trouvait en contrebas, rue Gabrielle, sont sortis, entre beaucoup d’autres, tous les costumes de scène du mime Marceau. Un autre habitant de l’immeuble était une de ces pittoresques figures du quartier propres à Montmartre : Gazi Ighan Ghirei, dit Gazi le Tatar, descendant d’une famille de princes tatars issus, à en croire la tradition, de Gengis Khan lui-même. La révolution bolchevique de 1917 chasse la famille de sa Crimée natale et, après quelques pérégrinations, elle arrive à Paris où Gazi se consacrera à la peinture (ses tableaux sont aujourd’hui recherchés).
En 1934, il rencontre l’artiste Suzanne Valadon et son fils Maurice Utrillo. Une grande affection va lier ces artistes, au point que Gazi se considérera comme le fils adoptif de Suzanne (qu’il appelait « Mémère ») et donc le frère de Maurice. Il vivra chez Suzanne jusqu’à la mort de celle-ci, en 1938, avant de s’installer au rez-de-chaussée du 6, place du Calvaire. Converti au catholicisme, il devient bedeau à l’église Saint-Pierre et œuvre pour la restauration du culte de Notre-Dame-de-Montmartre, rebaptisée Notre-Dame-de-Beauté, patronne de tous les artistes. Gazi meurt seul, dans la misère, la nuit de la Toussaint 1975. On peut voir sa tombe au cimetière Saint-Vincent, de l’autre côté de la Butte. La photo le montre à sa fenêtre de la place du Calvaire.
En six étapes, nous avons fait le tour de cette place minuscule, partie intégrante de l’histoire de Montmartre. Arrêtez-vous sur un de ses bancs, respirez, regardez la vue, les façades, les arbres, les pavés : les fantômes viendront à votre rencontre (Vue de la place du Calvaire, par Gazi ).

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