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juin 2020 / Histoire

Montmartre, Pigalle, la Fourche à l’écran

par Dominique Delpirou

De longue date, Paris a été le cadre de nombreux tournages. Notre arrondissement n’est pas le moins filmé, qu’il s’agisse d’y tourner en extérieur ou en studio. Panoramique sur quelques films d’hier, plus ou moins demeurés dans nos mémoires.

Une rareté pour commencer cette traversée cinématographique : La vie est à nous, un film de propagande (ou de militance politique, c’est selon) réalisé par des cinéastes et des hommes politiques sous la direction de Jean Renoir, à la demande du Parti communiste français, pour la campagne des élections législatives qui aboutirent à la victoire du Front populaire en 1936.

Le film mêle habilement matériel documentaire, épisodes mis en scène, discours enflammés des dirigeants communistes, notamment Maurice Thorez, applaudissements nourris et scènes de foule enthousiaste. Dès la première séquence, Renoir met en contraste la leçon d’un instituteur sur la beauté, l’harmonie, la richesse de Paris, Ville Lumière, et la réalité sociale vécue par ses élèves dans la triste et déshéritée banlieue où ils habitent. La plupart des scènes suivantes s’inscrivent résolument dans un contexte de lutte contre les 200 familles qui monopolisent les richesses et exploitent les travailleurs, avec, en arrière-plan, la montée du fascisme en Europe et les menaces de guerre. Des ouvriers déclenchent une grève contre les cadences infernales et s’insurgent contre le licenciement d’un vieux travailleur. Un groupe de militants communistes s’opposent à la saisie des biens d’un paysan. Un jeune chômeur diplômé que la faim tenaille reçoit le soutien du parti. Un vendeur de L’Humanité, agressé par des fascistes, est défendu par la population d’un marché. Le film s’achève sur les plans d’une foule entonnant L’Internationale.

Un trésor au fond des archives russes

Aucune scène n’a été tournée en extérieur, mais celles de fiction l’ont été dans les célèbres studios de la rue Francœur. Financé par les collectes auprès des militants, le film ne reçut pas de visa de censure pendant la période du Front populaire (ce qui montre à quel point les socialistes et les radicaux de gauche se méfiaient du parti de Thorez et de Duclos…) mais il fut néanmoins projeté à la Bellevilloise, dans des ciné-clubs et des soirées privées. Le négatif fut saisi par les nazis pendant la guerre et il fallut attendre trente ans pour qu’on le retrouve dans les coffres des immenses archives russes à Moscou. La diffusion commerciale eut lieu en 1969. Parmi l’équipe des assistants réalisateurs, s’imposent les noms d’Henri Cartier-Bresson et de Jacques Becker ; parmi les acteurs, ceux de Jean Renoir, Jean Dasté, Marcel Cachin, Madeleine Sologne, Roger Blin, Julien Bertheau… S’il peut apparaître aujourd’hui, malgré sa générosité, caricatural par certains de ses aspects, le film est un témoignage historique unique sur l’esprit de 1936. L’enthousiasme populaire que les images montrent, au-delà des slogans, sous le regard bienveillant de Renoir, constitue un document essentiel dans l’histoire des luttes ouvrières. Une version restaurée du film a été présentée en 2016 et il est désormais possible de le voir sur Internet*.

Dans un registre très différent, l’assistant de Renoir, Jacques Becker, tourne en 1947 Antoine et Antoinette, une jolie histoire d’amour dans le Paris de l’après-guerre, celui du rationnement. Le scénario et les dialogues sont écrits par la jeune Françoise Giroud. Nous sommes ici à la lisière du 18e, puisque plusieurs scènes sont tournées avenue de Saint-Ouen et à la station de métro La Fourche. Qu’importe ! Le film restitue avec beaucoup de fraîcheur et de joie simple l’ambiance de ce quartier populaire.

Une histoire d’amour avenue de Saint-Ouen

Antoine travaille dans une imprimerie. Antoinette, simple employée, est en charge du photomaton dans un grand magasin. Ils sont mariés et très amoureux l’un de l’autre… Après leur journée de travail, ils regagnent chacun leur logement – le premier à vélo, la deuxième en métro – font leurs courses et retrouvent leur nid douillet. Un jour, le couple se retrouve en possession d’un billet de loterie qui pourrait leur faire gagner 800 000 francs, de quoi s’acheter le side-car de leurs rêves. Mais au grand dam de son détenteur, un coup du sort entraîne la perte du ticket. Le rêve s’écroule, mais l’amour triomphera de l’amertume.

Becker, à la différence de Renoir, a une grande connaissance du cinéma américain, et il sait prendre ce qu’il y a de meilleur dans ce cinéma – économie de moyens, rapidité narrative, création d’univers – tout en refusant la lourdeur des intrigues : « C’est le côté entomologiste que j’ai peut-être : ça se passe en France, je suis Français, je travaille sur des Français, je regarde des Français, je m’intéresse aux Français. » Les comédiens sont formidables, non seulement les deux amoureux Roger Pigaut et Claire Mafféi, mais aussi les seconds rôles, Noël Roquevert et Annette Poivre. Au Festival de Cannes, dont c’était la deuxième édition, le film obtint le Grand Prix « catégorie films psychologiques et d’amour ».

Julien Duvivier partage avec Jacques Becker le génie du lieu et des personnages, mais son univers est plus âpre, noir, désenchanté. Paris est le décor de grand nombre de ses films. L’action d’Untel père et fils tourné en 1940, pendant la drôle de guerre, se déroule à Montmartre, celui de la guerre de 70 et celui des années 1910. Mais il s’agit d’un Montmartre entièrement reconstitué dans les studios de La Victorine à Nice.

Une comédie policière au pied de la Butte

En 1957, il réalise L’homme à l’imperméable, d’après le roman de James Hadley Chase, Fugue pour clarinette, dont la scène la plus macabre se déroule rue Saint-Vincent, au pied de la Butte, là où, au tout début de La Bandera (1935), Jean Gabin commet le meurtre qui le conduira à s’engager dans la légion. Le scénario et les dialogues ont été écrits par René Barjavel et Duvivier lui-même.

Albert est un clarinettiste ponctuel et sérieux qui joue, tous les soirs, au théâtre du Châtelet la même partition depuis dix ans. Un soir, pourtant, il arrive en retard, juste à temps pour attaquer son petit solo qui précède le grand air du premier acte : il a dû conduire à la gare sa femme qui le quitte (provisoirement) pour la première fois depuis leur mariage. Son ami Blondeau, hautboïste, en profite pour lui vanter les charmes d’Eva, une choriste « facile », et glisse dans la poche d’Albert l’adresse de la dame. Tenté par l’aventure, Albert file chez Eva, rue Saint-Vincent. À son arrivée, celle-ci tombe dans ses bras... un poignard dans le dos. Pour que Marguerite, sa femme, n’apprenne rien de cette situation embarrassante, Albert ne prévient pas la police. Mais il est l’objet du chantage d’un de ses voisins qui lui fera vivre des heures terriblement angoissantes…

La distribution a belle allure : Fernandel, Bernard Blier, Judith Magre, Jacques Duby…Le film est sélectionné pour l’Ours d’or de Berlin.

Quelques années plus tard, Duvivier tourne Boulevard. Montmartre y occupe une place de choix. Le film, adapté du roman éponyme de Robert Sabatier, nous fait pénétrer dans les mansardes d’un immeuble situé boulevard de Clichy, place Pigalle, où vit une faune étrange, ardente et querelleuse. L’essentiel du décor a été construit dans les studios de Boulogne, mais plusieurs scènes sont filmées en extérieur, place Pigalle, place du Tertre, et aux Abbesses. Le scénario est bien ficelé. Jojo (Jean-Pierre Léaud) a quitté le domicile familial pour fuir sa belle-mère qui le déteste depuis toujours, et vit dans une chambre de bonne sous les toits, à Pigalle… Il se choisit pour famille le petit monde des marginaux du Boulevard. Parmi ses nombreux voisins il y a la superbe Jenny Dorr, une danseuse de boîte de nuit, dont il rêve de devenir l’amant. Mais il n’a que seize ans, et Jenny, qui sait se montrer aimable et maternelle, ne veut pas d’une relation amoureuse. Pire, elle devient la maîtresse de Dicky, un boxeur médiocre qui fréquente les cafés malfamés. Le garçon qui est sans ressources doit absolument trouver du travail, d’autant plus qu’il courtise Marietta, l’une de ses autres voisines, d’un âge plus compatible avec le sien. La vente illégale de journaux et de magazines lui procure quelques sous, mais il est démasqué et poursuivi par un inspecteur de police dans les rues de Montmartre. Il tente alors de se suicider en sautant du toit de sa maison...

Terrain de jeu pour Jean-Pierre Léaud

Le film, qui s’ouvre sur un plan en plongée de la place Pigalle, la nuit, avec en fond sonore la voix chaude de Jean-Claude Pascal interprétant Le soleil de Pigalle (« C’est le néon qui régale les pigeons du joli boulevard… ») est une rare illustration de l’ambiance de l’un des quartiers chauds de Paris, à cette époque.

Le public retrouve Jean-Pierre Léaud qu’il a découvert, l’année précédente, dans Les 400 coups de François Truffaut. Rappelez-vous, l’histoire d’Antoine Doinel, cet écolier de treize ans, rêveur rebelle et turbulent. Le garçon, en manque d’affection, sèche les cours en compagnie de son copain René. Un jour, pour justifier son absence, il prétend que sa mère est morte. Quand la supercherie est découverte, il tombe dans la marginalité et la délinquance : fugues et menus larcins sont au menu de ses journées. Le juge des mineurs décide alors de le placer dans un centre spécialisé où la discipline est rude. Un jour de sortie, Antoine s’évade et file vers la mer.

Pour le tournage, Truffaut a choisi ses quartiers préférés, situés dans le 9e et le 18e, ceux où il a grandi. Sur la place Gustave Toudouze, se trouve la maison d’Antoine, au 16 de la rue Pierre Fontaine, la soupente d’où partent les fléchettes lancées par les sarbacanes. La mère et son amant s’embrassent place Clichy, les deux jeunes héros rêvent d’aventures devant la brasserie Wepler, et le Gaumont Palace apparait encore dans toute sa magnificence lorsque la famille va passer la soirée au cinéma…

Dans le film, on croise Jeanne Moreau, Jean-Claude Brialy, Jean Constantin, Henri Virlogeux, Philippe de Broca, Jacques Demy. On entend les voix de Jean-Luc Godard, Jean-Paul Belmondo… C’est le début de la Nouvelle Vague.

À la fin de sa vie Truffaut écrivait à l’un de ses amis : « Si nous devenons plus ou moins gâteux, les seuls souvenirs toujours frais et vivaces qui défileront sans cesse devant nous comme un film monté en boucle, eh bien, ce seront ceux qui vont de Barbès à Clichy, des Abbesses à Notre-Dame-de-Lorette, du ciné-club Delta au Champollion... » •

Photo : DR

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septembre 2020