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juin 2020 / Les Gens

L’électron libre de La Chapelle

par Sylvie Chatelin

A travers Pascal Breil-Dupont, c’est tout un quartier que l’on croise tant l’homme, engagé dans la vie locale, semble connaître – et être connu – de tout le monde.

En discutant avec lui, on pourrait croire qu’il y a toujours vécu, mais même s’il y avait déjà fait deux incursions auparavant, Pascal Breil-Dupont ne s’est installé à La Chapelle qu’en 2012 après un parcours de vie pour le moins contrasté.
Bac G3 en poche, le jeune homme est entré dans la vie active par l’intérim. Premier passage par le 18e en 1982 ; il est alors employé à la Sécu rue des Fillettes pendant six mois. Mais « ça [le] saoule et [il part] faire du surf au Maroc ». Il travaillera ensuite pendant une douzaine d’années « pour les marchés financiers » à vendre et acheter des actions et des produits dérivés avant de vouloir, en 2000, se mettre à son compte et perdre plus que ce qu’il avait mis de côté. Commencent alors sept années de galère, séparation de la mère de sa fille « pour ne pas les entraîner avec lui », commission de surendettement, minima sociaux, la rue, petits boulots, une « légère errance », sa « période 8.6, mais une belle période, riche néanmoins ».

Deuxième passage par le 18e, hébergé chez son frère pendant deux ans rue Boucry et expulsion parce que ce dernier ne payait pas le loyer.

Fin de galère

2007 apparaît comme une année « faste ». Retour à une certaine normalité, Pascal entre dans la fonction publique territoriale, à la Mairie de Bondy. Treize ans après il y est toujours, chargé des achats et élu CGT depuis 2019. Question logement, un ange gardien veille sur lui. L’assistante sociale qui le suit lui trouve un logement en résidence sociale puis lui propose un appartement dans le cadre de la loi DALO. « Attention, prévient-elle, ce sera dans les 18, 19 ou 20e arrondissements. »

Il emménage, rue Pajol, dans un 52 m2 en décembre 2012. Elsa, la locataire précédente, lui parle de Mme Sanchez comme de « notre mère à tous ». Cette figure du quartier tient le magasin de presse juste au-dessous de l’appartement. Elle l’appelle Pascalou et dit de lui que c’est « un bon ami, un bon voisin », toujours prêt à rendre service et qu’il « lui manque quand il n’est pas là ». Lui de son côté a un « coup de foudre immédiat » pour le quartier. « Comme une évidence, je sais que je vais m’investir pour rendre à cette société qui m’a sauvé un peu quand même. »
Suite à la rencontre d’« un mec du Parti de gauche », la politique le tente un temps, il assiste à quelques réunions mais s’ennuie vite, « trop de blabla », pas assez d’actions concrètes. Sollicité par Europe Ecologie-Les Verts (EELV) lors des dernières élections municipales pour être sur leur liste, il refuse finalement et préfère « rester électron libre », surnom que lui a donné Céline de l’équipe locale de développement.

Engagé à fond

Vanessa, du centre social Torcy, l’a rencontré lorsqu’il cherchait un lieu de distribution pour HSBC, l’amap qu’il vient de créer (pour Hyper Social Bio Club, clin d’œil à son passé de financier). Elle le décrit comme « profondément humain, entier et ne dérogeant pas à ses convictions, s’intéressant sincèrement aux gens, s’interrogeant sur la question de l’alimentation et sur la manière de mobiliser celles et ceux qui ont du mal à participer ».

Il est partout, du Fonds de participation des habitants à l’association de locataires de son immeuble en passant par l’organisation bénévole de la défunte fête de quartier place de Torcy où « il alimentait la scène musicale » avec des adhérents musiciens de HSBC.

Alors qu’il traverse la place Mac-Orlan, il se dit « la place est trop belle, il faut faire quelque chose » pour désenclaver ce bout du 18e. Ni une, ni deux, il contacte plusieurs associations et leur propose d’animer la place une fois par mois. Jacqueline, de l’association Amunanti, propose de la zumba et trouve le nom de l’événement, la Bonne Tambouille, dont la première édition, dès décembre 2015, est inaugurée avec une « grosse soupe cuisinée avec les surplus de HSBC » baptisée la « Zumba soupe » en hommage à Jacqueline. Il y rencontre Claude qui ne tarit pas d’éloges à son sujet et le dépeint comme un « garçon absolument gentil, une chouette personne, d’une discrétion remarquable, super actif, qui ne se met jamais en avant, laisse facilement la place aux autres, pas du genre à dire “moi je” » et Lætitia de la Permanence chorégraphique qui tente de « l’éveiller à la chorégraphie » – sans succès pour le moment.

En 2014, juste avant les élections municipales, il co-crée le Collectif 18 pour « questionner les candidats ». Le collectif existe toujours, suivi par 1900 habitants via Facebook. Il est aussi engagé depuis cinq ans auprès du réseau Corto, un circuit court de vente d’agrumes et autres produits issus d’une coopérative de producteurs siciliens. Et, fidèle à son idéal de solidarité et de démocratie participative, il a accompagné le « premier centre social culturel à statut coopératif », le 110 à Saint-Denis, où « depuis un an d’existence [il cherche à] prouver que le modèle économique est viable ».

Les femmes du quartier

Pascal a passé le confinement à vélo en balades bucoliques le long du canal pour rejoindre la mairie de Bondy, à « se faire un cul de bagnole, petit rituel qui consiste à [s’]adosser au cul d’un véhicule face au soleil devant chez Odette [Mme Sanchez] » qui sort alors sa chaise pour un « bal sans carnet d’interaction sociale et de voyeurisme sociologique ». Il a aussi partagé son journal du confinement en ligne avec un groupe d’amis et collègues. Pour quelqu’un qui ne lit pas (« la dernière fois c’était au lycée, et trois Fred Vargas en 2001 ») et qui « ne sait pas écrire », son journal, plein de tendresse et d’humour, sans complaisance, dévoile une sensibilité réelle aux gens et se lit de manière vivante et joyeuse.

Quelqu’un qui fourmille d’idées, et pour qui « les premières fois sont toujours les meilleures », doit avoir un ou deux projets sur le feu. Il en a mais préfère ne pas en parler, sauf un qu’il veut bien nous dévoiler. Pascal Breil-Dupont remarque qu’il est « rentré dans le quartier par les femmes », une « constante dans sa vie, ses rencontres avec des femmes ». Alors il envisage un blog « portraits de femmes ». Il ne sera pas le premier à penser que la femme est l’avenir de l’homme.

Photo : Piero Oronzo

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n° 286

octobre 2020