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Le 18e du mois

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octobre 2020 / Histoire

Le 18e sur grand écran

par Dominique Delpirou

Second épisode de notre série consacrée aux tournages réalisés dans le 18e. Avec la couleur sont arrivés les films à succès et les budgets croissants du cinéma. De La Grande Vadrouille à Mesrine, L’Ennemi public n° 1, en passant par Les Ripoux ou Monsieur Batignole, l’arrondissement continue d’attirer les réalisateurs.

Gérard Oury, qui avait déjà remporté un beau succès avec Le Corniaud, prend Montmartre pour décor de l’une des scènes de son film, La Grande Vadrouille, qui est encore aujourd’hui reconnue comme l’une des meilleures comédies à la française. Il s’entoure de la même équipe technique et du tandem d’acteurs vedettes, Bourvil et Louis de Funès, pour offrir au plus large public un voyage burlesque et endiablé dans la France des années 40, durant la Deuxième Guerre mondiale. À la sortie du film, en 1966, les avis sont partagés. Certains critiquent (trop) durement « ce divertissement, laborieux et vulgaire ». D’autres saluent l’inventivité du scénario, la performance d’acteurs ainsi que l’introduction du rire et de la pantomime ‒ c’était un pari risqué ‒ dans un film qui évoque une période tragique encore très présente à l’esprit des Français. Quoi qu’il en soit, La Grande Vadrouille est un succès public sans précédent. Le film détiendra longtemps le record du nombre de spectateurs, avec plus de 17 millions de billets vendus lors de sa première exploitation (de 1966 à 1975). En 2020, il n’a pas pris une ride et l’on rit encore des aventures rocambolesques de nos deux héros. La scène tournée à Montmartre se déroule à l’intersection des rues du Mont-Cenis et Saint-Vincent. Deux soldats allemands à vélo repèrent des parachutistes anglais dans un immeuble situé en haut des escaliers, qu’ils descendent alors à toute allure. Les prises de vue ont été réalisées à partir d’une grue Louma.

En 1968, Truffaut revient dans l’un de ses arrondissements préférés pour tourner le merveilleux Baisers volés : « J’avais la volonté de faire un film, expliquait-il, dans lequel on suivrait Antoine Doisnel, personnage créé par Jean-Pierre Léaud dans Les Quatre Cents Coups, mais qui serait entouré par de nombreux autres personnages, l’occasion de donner de très bons rôles à de nombreux acteurs… » Lorsque l’action commence, Antoine sort de prison, à l’issue d’un service militaire plutôt agité. Il retrouve la vie civile, sa petite mansarde à Montmartre et, naturellement, il cherche du travail. Il sera tour à tour dépanneur de télévision, manutentionnaire et veilleur de nuit à l’hôtel Alsina, 39 avenue Junot. C’est là qu’il se fait « piéger » par Monsieur Henri (Harry-Max), venu faire un constat d’adultère. Le détective, pris de remords, l’invite à prendre un verre au Cépage Montmartrois, 65 rue Caulaincourt. En descendant les escaliers de la rue Juste Métivier, le protagoniste rencontre un copain qui essaie de récupérer un journal dans une poubelle. On distingue un garage Panhard au bas de la rue. Au carrefour des rues Caulaincourt, Damrémont et Joseph de Maistre, devant le cimetière de Montmartre, Antoine a un accrochage avec la voiture d’un autre personnage du film, Lucien Darbon. L’ancien commerce Électricité et téléviseurs, que l’on voit à l’angle, est devenu un supermarché bio.

Zidi, Beineix, Cappadoro…

L’Animal de Claude Zidi (1977) ne retiendra pas trop notre attention. Il vaut surtout pour la cascade impressionnante de Jean-Paul Belmondo dans les escaliers du Sacré-Cœur, devenue une scène culte. Par contre, redécouvrons le court-métrage méconnu de Robert Cappadoro, Sybille, nommé au César du meilleur court-métrage en 1980. Le synopsis est d’une apparente simplicité. Sylvain, collectionneur de films, achète un jour aux Puces un boîtier contenant une pellicule sur lequel on peut lire « Sibylle »… Le film est constitué d’un unique plan, en noir et blanc, montrant une jeune femme, très belle, silencieuse, énigmatique, à l’intérieur du funiculaire de Montmartre, tandis que derrière elle, défilent les jardins du Sacré-Cœur déserts. Très content de sa trouvaille, Sylvain invite un ami à venir chez lui assister à une projection… C’est à ce moment que tout bascule vers le fantastique : les deux copains s’aperçoivent que le film a subi une incroyable transformation et qu’il y a dans cette bobine quelque chose d’étrange qui ne va cesser de les intriguer. On peut voir ce court-métrage sur Internet.

En 1981, Diva de Jean-Jacques Beineix, « cinéma de look » produit par Luc Besson, contient quelques scènes tournées rue Antoine. En 1984, Les Ripoux de Claude Zidi nous plongent vraiment dans le monde interlope des voyous du 18e et au cœur des petits trafics de la capitale. Philippe Noiret en vieux ripou truculent et épicurien, et Thierry Lhermitte en jeune coéquipier novice et incorruptible (au début du moins) sont au sommet de leur art. Parmi les lieux de l’arrondissement qu’ils arpentent ou fréquentent, citons l’escalier de la rue Foyatier, immortalisé par Brassaï, le funiculaire qui le longe, la « cantine » de la rue Championnet (aujourd’hui, le café La Renaissance), le café Le Belliard qui fait encore le coin de l’avenue de Saint-Ouen et de la rue des Épinettes. Puis les voilà en patrouille rue Victor Massé, tout près de Pigalle, rue Sainte Éleuthère, boulevard de Clichy, en visite rue des Roses…Le film a reçu deux César, celui du meilleur film et celui du meilleur réalisateur.

Des Ripoux aux Rendez-vous de Paris

Claude Zidi fait revivre ses personnages quelques années plus tard, en 1990, dans Ripoux contre ripoux. Les inspecteurs René et François (Noiret et Lhermitte) sont suspendus, mais leurs remplaçants sont encore plus corrompus qu’eux… À défaut de revoir le film, regardez sur Internet la bande annonce très réussie : la vue sur Paris depuis le Sacré-Cœur (classique mais on ne s’en lasse pas), le funiculaire encore et toujours, le métro aérien, le boulevard de La Chapelle…

En 1995, Éric Rohmer réalise Rendez-vous de Paris composé de trois courts métrages qui sont autant d’épisodes de séduction amoureuse. Dans le second, Les Bancs de Paris, un homme et une femme se baladent dans les rues de Paris, à la façon de touristes. Ils se perdent au milieu des tombes du cimetière Saint-Vincent, jouent la comédie du savoir devant le Bateau-Lavoir, place Émile Goudeau, font semblant de chercher un hôtel dans lequel ils n’entreront jamais.

Passons sur Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et le Café des 2 Moulins devenu le lieu de passage obligé de tous les touristes pressés pour mentionner L’Auberge espagnole de Cédric Klapisch, sorti en 2002, et dont deux scènes se déroulent à Montmartre : rue d’Orchampt, lieu du premier baiser entre Xavier (Romain Duris) et Martine (Audrey Tautou) ; le café Au Soleil de la Butte, 32 rue Muller, où Martine largue Xavier.

De Montmartre à la porte de Clignancourt

Deux films sortis la même année, Monsieur Batignole et Tais-toi, contiennent quelques scènes tournées dans l’arrondissement, mais il faut attendre 2006 pour que Montmartre retrouve sa vraie place au cinéma. Dans Paris je t’aime, film à sketches, sorti en 2006, Bruno Podalydès filme un automobiliste énervé qui cherche désespérément une place dans les rues de Montmartre et finit par se retrouver nez à nez avec une femme qui s’évanouit. Il cherche maladroitement à l’aider en l’installant à l’arrière de sa voiture… une comédie douce-amère sur la condition de célibataire.

Les deux films réalisés par Jean-François Richet, en 2008, L’Instinct de mort et L’Ennemi public n° 1 retracent, en deux volets, le parcours chaotique de Jacques Mesrine, tombé sous les balles des hommes de l’Antigang, le 2 novembre 1979, porte de Clignancourt. Vincent Cassel dans le rôle de l’ennemi public numéro 1 signe une performance mémorable. Le 18e occupe une place centrale dans le film. En effet, sa jeunesse, Mesrine l’a passée du côté de Pigalle, à fréquenter les bars et les filles, les cinémas aussi, avenue de Clichy. Quand il revient du service militaire en Algérie, il s’installe dans un appartement rue Boinod. Paris restera son port d’attache. Au retour de ses voyages, il vit à Château Rouge, avec sa copine Soledad et durant les dernières années, il trouve une planque rue Belliard au numéro 35. De nombreuses scènes sont tournées boulevard Ornano, porte de Clignancourt, rue Affre, rue Belliard, rue du Mont-Cenis, rue du Ruisseau, rue Stephenson.

De Mesrine au Petit Nicolas

Voici ce que les auditeurs pouvaient entendre sur RTL en 2007 : « Le tournage de L’Ennemi public n° 1, film de Jean-François Richet sur Jacques Mesrine, a lieu actuellement porte de Clignancourt à Paris. Le quartier a en effet été bouclé pour le tournage de la fin de la cavale du gangster, le 2 novembre 1979. Il était alors tombé dans l’embuscade des hommes du commandant Broussard et avait trouvé la mort, son corps criblé de dix-neuf impacts de balles. Cette superproduction de 35 millions d’euros, avec Vincent Cassel dans le rôle de Mesrine, devrait sortir cet automne. Surnommé »l’homme aux 100 visages« , Jacques Mesrine avait revendiqué une trentaine d’assassinats et était connu au début des années 1970 pour des braquages et des évasions. »

Les anciens et les plus jeunes n’ont pas oublié le succès, jamais démenti, des aventures du Petit Nicolas imaginé par Goscinny et Sempé : un petit garçon espiègle qui raconte sa vie quotidienne tournant autour de ses parents, ses copains, l’école, parfois sa grand-mère, l’oncle Eugène et sa petite voisine Marie-Edwige. En 2009, pour fêter le cinquantième anniversaire de sa création, Laurent Tirard en fait un film remarqué. On y retrouve des visages connus, tels ceux de Valérie Lemercier, Sandrine Kiberlain, Michel Galabru, Gérard Jugnot… Des scènes d’extérieur sont tournées devant l’école élémentaire Foyatier, au pied du funiculaire du Sacré-Cœur. Les scènes d’intérieur se déroulent dans l’enceinte du lycée Jacques-Decour, situé dans le 9e arrondissement, avenue Trudaine.

Recréer les années 1940

C’est au pied du Sacré-Cœur, où vivait une partie de la communauté juive parisienne, que le tournage de La Rafle commence le 15 mai 2010 sous la direction de Rose Bosch. Les abords de la rue de l’Abreuvoir, qui accueille les équipes de tournage sont replongées dans l’atmosphère des années 1940, à la grande surprise des touristes qui croisent des figurants en uniforme d’officiers nazis ou des enfants portant l’étoile jaune. Deux familles juives s’efforcent de continuer à vivre malgré les vexations et les brimades subies. Mais le 16 juillet 42, tout bascule…Le Vél’ d’Hiv’ puis la déportation.

Dans l’émission d’Europe I, En balade avec, Jean-Paul Rouve évoque, en octobre 2017, le Montmartre qu’il aime, ses cafés notamment : « Il y a des endroits fréquentés par les Montmartrois qui sont formidables. Il y a toujours un peu de musique, un mec avec un accordéon. Ils m’inspirent, et pas forcément parce qu’ils sont beaux. (...) Aujourd’hui, en regardant un film des années 60, on trouve tout beau parce qu’on a comme un filtre. Le filtre du passé qui s’est mis dessus. Et moi ce qui m’intéresse, c’est de filmer la vie d’aujourd’hui et de mettre le filtre du présent. Fixer le présent, voler le présent. » Il a tourné dans le restaurant La Mascotte, une scène de son film, Les Souvenirs, avec la regrettée Annie Cordy (Madeleine, la grand-mère) Michel Blanc (Michel, le fils), Mathieu Spinosi (Romain, le petit-fils). Celui-ci, jeune homme rêveur qui voudrait devenir écrivain, accepte un boulot de gardien de nuit dans un hôtel. Clin d’œil à Truffaut, le réalisateur reprend le plan de l’hôtel Alsina dans Baisers volés. Des films plus récents tels que Dalida (2005), Django (2016), ou encore Tanguy, le retour (2018), contiennent quelques références à Montmartre, et beaucoup d’autres. Les cinéphiles sauront en retrouver la trace, notamment en consultant leur collection de 18e du mois. En piste.

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n° 295

juillet-août 2021