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octobre 2021 / Histoire

Soldats américains, les dessous de la libération

par Annick Amar

Quelques mois après l’accueil enthousiaste réservé par les Parisiens aux libérateurs venus d’outre-Atlantique, les relations avec les habitants se dégradent, faisant place à la défiance et à la colère. En cause, certains graves écarts de conduite des G.I.’s. Dans le 18e, les anciens Grands Magasins Dufayel ont servi de camp d’hébergement aux soldats américains.

Le 25 août 1944, c’est la Libération de Paris. Les soldats américains stationnés dans Paris font partie de la « Seine Section ». Ils sont environ 35 000. En septembre 1944, l’état-major de l’armée américaine décide de s’installer dans les anciens Grands Magasins Dufayel. La police militaire américaine assure, dans un premier temps, la surveillance des locaux puis emporte par camions entiers, le matériel abandonné par les Allemands. Les lieux vont bientôt devenir l’un des entrepôts de la Croix-Rouge américaine. Pendant la guerre, celle-ci a expédié vers l’Europe 27 000 000 de colis-standards destinés aux prisonniers de guerre ou internés civils américains mais aussi aux prisonniers de guerre alliés. Ils contiennent des vivres, des produits diététiques, des médicaments, des cigarettes… A la Libération, les représentants de la Croix-Rouge américaine remettent aux autorités militaires alliées, les stocks disponibles de colis-standards de secours.

Entre fin 1944 et début 1946, les Grands Magasins Dufayel se transforment en un camp d’hébergement pour les soldats américains appelés désormais les G.I.’s. En effet, depuis la Seconde Guerre mondiale, les soldats américains se désignent eux-mêmes par ce terme. Il s’agit de l’abréviation de l’anglais « galvanized iron », en français fer galvanisé, matériau à partir duquel les poubelles et les seaux de l’armée américaine étaient fabriqués, au début du XXe siècle. A l’instar des « camps cigarettes » construits en Seine-Maritime à partir de décembre 1944, les magasins deviennent un camp de transit pour les G.I.’s venant d’arriver à Paris ou dans l’attente d’être démobilisés et de regagner les États-Unis ou une autre affectation. Ces camps fonctionnent comme de véritables villes américaines et disposent de toute l’infrastructure nécessaire : mess de restauration, nourriture américaine, drugstores, bureau de poste et télégraphe, services médicaux et administratifs, bars, cinémas, bordels… et même des chapelles, en fonction de la religion des soldats. Dans le camp Dufayel, les G.I.’s dorment dans de grands dortoirs très bruyants et des compétitions de basket-ball sont organisées dans l’ancien gymnase. La M.P., police militaire américaine, y a aussi un bureau.

Réfléchissez-bien avant d’épouser une Française !

En 1944, avant le débarquement en Normandie, l’armée américaine distribue à ses soldats l’ouvrage « A Pocket Guide to France » afin qu’ils apprennent à mieux connaître leurs alliés français. Ce manuel délivre des « conseils » aux G.I.’s par exemple : « Ne froissez pas les Français car ils sont fiers et individualistes » ; « Adaptez-vous à la France en ne parlant surtout pas d’argent » ou encore « Réfléchissez-bien avant d’épouser une Française ! ».

En effet, en totale contradiction avec sa démarche fraternelle, l’armée américaine n’est pas très favorable aux mariages franco-américains et fait donc tout pour dissuader les soldats d’envisager la noce. Pour ce faire, elle leur rappelle que « la France est un pays frivole où l’on peut aborder les femmes avec des clins d’œil coquins et des tapes discrètes sur les fesses. » Cette image légère des Françaises est aussi fortement véhiculée par le quotidien de l’armée américaine « The Stars and Stripes » qui explique même aux G.I.’s comment prononcer des phrases telles que « Tu es très belle ! » et Est-ce que tes parents sont à la maison ?« . Cette réputation de femmes faciles proviendrait de »témoignages" de vétérans américains de la Première Guerre, pour lesquels Paris fut avant tout le symbole de la sensualité, avec son Moulin Rouge, Pigalle et ses cabarets.

Dans la joie de la Libération, les femmes sont tout de suite séduites par les G.I.’s aux beaux uniformes kaki. Certains sont invités à déjeuner ou à dîner dans des familles françaises. Des bals sont organisés par la Croix-Rouge américaine. De nombreuses Françaises sont employées par l’US Army. Et parfois, c’est le hasard qui joue les entremetteurs. Ainsi, en 1945, Roger J. Lantagne, un infirmier militaire, logé dans le camp Dufayel, pendant une permission de trois jours à Paris, juste avant d’être rapatrié aux Etats-Unis, rencontre sa future femme Myriam, dans une rame de métro bondée du 18e arrondissement. Il l’aborde en lui disant simplement « Il y a beaucoup de monde, vous êtes debout et moi, je suis assis. Voulez-vous avoir mon siège ? ». Deux ans après, ils se marient et vivent en France pendant 47 ans. Après la Seconde Guerre mondiale, environ 6 500 Françaises se marient avec des G.I.’s. On les appelle les « War Brides ».

Face à cette situation, le 28 décembre 1945, le Congrès américain adopte la loi « War Brides Act ». Ce texte autorise les jeunes mariées étrangères à entrer aux Etats-Unis avec un visa d’immigrantes avec prise en charge de leur voyage et formation accélérée à la citoyenneté américaine. Avant d’émigrer aux USA, les épouses de guerre sont envoyées, quelques jours, dans des « camps cigarettes » où elles doivent préalablement passer une visite médicale obligatoire et rédhibitoire ! Sur les 6 500 épouses de guerre, moins de 200 retourneront, seules, vivre en France.

Viols, vols et trafics de guerre

Fin 1945, les relations entre les militaires américains et la population française se sont progressivement dégradées. La reconnaissance et l’admiration ont laissé place à la défiance et à la colère, en raison de la conduite scandaleuse voire criminelle de certains militaires américains qui entache l’image de l’US Army.

Entre juin 1944 et la fin de la guerre, des milliers de viols sont notamment commis en Normandie, par des G.I.’s blancs et noirs. La justice militaire américaine décide de sévir. Les soldats noirs sont davantage condamnés à la perpétuité et à la pendaison que les blancs alors qu’ils ne représentent que 10 % des effectifs ! Le viol n’est, bien sûr, pas l’apanage des Américains car de nombreux viols sont commis par les soldats de tous les bords et sur tous les fronts : les Nazis, dans les territoires occupés, l’Armée Rouge en Allemagne, les Français en Italie et en Allemagne et les Japonais en Corée et en Chine… A Paris, des attaques à main armée en jeeps, des agressions, des enlèvements, des coups de feu se multiplient, notamment à Montmartre, et inquiètent la population. A Pigalle, quatre prostituées sont tuées par des G.I.’s. Le commandement américain qui a décidé de ralentir la démobilisation de ses soldats, afin d’assurer un effectif minimal dans la capitale, avance l’explication suivante : « Des gens loin de chez eux, avec le mal du pays et d’autres qui sont chez eux, trop près les uns des autres ». Depuis plusieurs années, pour faire face à la pénurie de nourriture qui touche tout le pays, les Français se sont tournés vers le marché noir en faisant notamment affaire… avec des soldats américains. En effet, des G.I.’s peu scrupuleux revendent les surplus alimentaires de leurs cantines militaires. Dans le quartier de la Goutte d’Or, des soldats, logés au camp Dufayel, vendent par exemple des rations alimentaires et des cigarettes américaines aux ouvriers nord-africains venant de s’installer. Cette économie souterraine va favoriser l’accumulation de certaines fortunes et les conditions d’un réinvestissement local dans l’achat de fonds de commerce.

« We want to go home ! »

Nombre de Français souhaitent, désormais, le départ des Américains qui veulent tout autant rentrer chez eux. Ainsi, le 9 janvier 1946, un cortège de plusieurs centaines de G.I.’s manifeste sur les Champs-Elysées, par rang de huit, en scandant « We want to go home ! We want to go home ! ». Le rapatriement des Américains ne commencera, officiellement, qu’en février 1946.

Les immeubles réquisitionnés par l’armée américaine ont peu à peu été rendus aux autorités françaises, à partir de la fin 1945. Ces dernières saisissent cette occasion pour alléger la crise du logement. En mars 1947, le sénateur Germain Pontille propose dans une résolution que soient regroupés, dans les anciens Grands Magasins Dufayel, récemment évacués par l’armée américaine, des services administratifs publics ou privés afin de libérer des locaux habitables. En 1951, la Banque nationale pour le commerce et l’industrie (BNCI) y installe ses services centraux.

Photo : Roger Schall/musée Carnavalet/Roger Viollet

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