Il y a plus de vingt ans, alors qu’elle est à la recherche d’un appartement à Paris et qu’elle emprunte la ligne 2, Marie-Line Tassius s’enthousiasme à la vue des terrains de basket sous le métro boulevard de la Chapelle. « Ce n’était pas des quartiers que je fréquentais, ça m’a dépaysée, rembobine-t-elle. Je me suis dit qu’on se croirait à Brooklyn, pourquoi pas ce quartier. » Une petite balade du côté de la rue de l’Évangile achève de la convaincre. C’est ainsi qu’elle s’installe dans le 18e arrondissement en 2001, malgré les mises en garde sur la dangerosité supposée des lieux.
Avocate ayant suspendu son activité pour travailler dans l’immobilier, Marie-Line crée sa société de conseil et de montage, spécialisée dans la rénovation de bâtiments anciens ou historiques, avec des matériaux durables. Fortement intéressée par les questions d’urbanisme, elle rejoint très vite l’aventure d’Ecobox. Inventé et conçu par l’Atelier d’architecture autogéré, un groupe d’architectes et d’urbanistes, Ecobox se veut un espace d’échange et de rencontres en lieu et place de la friche existante alors, rue Pajol avant la construction de l’actuelle halle. Au sein de l’association, Marie-Line Tassius et une amie, Charlotte Ferron, organisent des vide-greniers, des marchés artisanaux, participent à la cuisine mobile. Elles rencontrent des artistes et se rendent compte que beaucoup vivent dans le quartier mais qu’il n’y a pas d’endroits pour eux. « À l’époque, il n’y avait rien, ni la Reine blanche ni le Centquatre, explique-telle. On s’est donc mobilisées pour l’art dans le quartier. » Marie-Line, déjà collectionneuse, et Charlotte décident de monter un espace d’exposition mais aussi un lieu de vie : l’espace Canopy.
Le pouvoir de l’art
C’est par un choix délibéré, et non pour des questions de moyens, que la galerie ouvre rue Pajol : « Dans les quartiers, on a le droit d’avoir un art de bonne qualité. Si on veut faire de l’art pour l’art, on n’est pas au bon endroit », affirme Marie-Line.
Ainsi, quand des personnes âgées du quartier commencent à venir à l’espace Canopy, exprimant leur sentiment de repli sur soi, il est décidé de lancer une action spécifique en leur direction. Ce sera Escap’art sénior, un programme de visites gratuites d’expositions et de musées pour un groupe de dix personnes chouchoutées et véhiculées en minibus pour faciliter la mobilité.
De là naît le constat que la question du vieillissement doit faire l’objet d’attentions particulières et que l’art peut être un élément de réponse. D’autant plus que le vieillissement et l’évolution de la vie ont toujours intéressé Marie-Line : « Je suis très contente de vieillir, c’est un espace de liberté extraordinaire qui libère l’esprit, c’est apaisant. On est une galerie, c’est super important, c’est politique d’aborder cette période de la vie pour en résoudre les situations par le biais de l’art. »
La galerie se doit d’être un espace neutre où les gens qui passent peuvent entrer et se poser, respirer. Un jour, une dame est passée devant la galerie avec son caddie, puis est revenue sur ses pas, est entrée, a regardé les œuvres exposées et s’est mise à pleurer. Quand Marie-Line est allée vers elle pour s’inquiéter de son problème, celle-ci a répondu : « Non, je n’ai rien, cela m’a fait du bien. » Et Marie-Line d’en conclure : « La dame a fait l’effort de revenir, cela lui a permis de parler, de faire un petit arrêt dans sa vie. L’art a un pouvoir énorme, il faudrait de tels lieux partout. » La confrontation avec la problématique du vieillissement (le médecin parti en retraite, les fragilités qui gagnent, le risque de chute, de surdité, l’univers qui se rétrécit, la fracture numérique) va ouvrir un nouveau champ d’actions.
Créer une communauté
Ainsi, Canopy va mettre en place des programmes de prévention, partager l’information et les ressources, organiser des réseaux de solidarité.
Faire des expositions, des sorties au musée, découvrir des lieux nouveaux ou peu connus où l’on n’irait pas spontanément, c’est surtout l’occasion de se rencontrer, de créer du lien. La mise en place d’ateliers va permettre de renforcer cette démarche. « On veut créer un cadre de rencontre où les gens peuvent se connaître, créer une communauté », confie Marie-Line.
L’idée forte qui l’anime, c’est de développer ces liens de solidarité, d’entraide et de créer un réseau de proximité où chacun sache qu’il peut compter sur d’autres en cas de difficultés ou tout simplement passer un bon moment et briser la solitude grandissante avec l’âge. Margaret, une canopyenne, témoigne : « Marie-Line m’a offert une vision plus claire sur ce qu’est le troisième âge. Une période géniale où une nouvelle retraitée comme moi peut faire partie d’une communauté passionnée aussi par la culture et
curieuse de découvrir de nouvelles choses, mais aussi prête à donner un peu plus de temps et d’énergie aux projets liés aux séniors. »
Pour concrétiser cette communauté et faciliter la mise en réseau des membres de l’association, Marie-Line projette la création d’une application où chacun pourrait se connecter pour un service, une rencontre et où l’on pourrait trouver une carte des lieux bienveillants – pharmacies, banques, cafés – pour les vieux du quartier.
Et comme un projet est toujours suivi d’un autre, Marie-Line Tassius a suivi une formation d’auxiliaire de vie en Ehpad pour en connaître la réalité et réfléchir à la création de résidences pour séniors où chacun puisse s’épanouir.
Et Sylvie, une autre canopyenne de conclure : « Marie-Line a un esprit solide et lucide, un tempérament hors norme, une créativité tous azimuts tournée vers l’avenir, une générosité et de l’attention à l’égard de tous, sans distinction. Chacun se sent libre d’apporter sa part d’humanité et donne ce qu’il a à partager. »

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