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février 2016 / La vie du 18e

Le 18e en fauteuil roulant : un parcours d’obstacles ! [Article complet]

par Virginie Chardin

Notre reporter a arpenté l’arrondissement aux côtés d’un handicapé moteur. Trottoirs, chaussées, banques, boutiques, transports en commun, places de parking : il reste beaucoup à faire pour appliquer la loi sur l’accessibilité.

Se déplacer en fauteuil roulant : un parcours du combattant au quotidien ! La loi handicap du 11 février 2015 imposait à tous les établissements destinés à recevoir du public d’être accessibles à tous, c’est-à-dire à avoir une rampe d’accessibilité. Malgré certaines améliorations, tous les lieux ne sont pas encore aménagés pour les handicapés moteurs. Quant aux transports, un maillon essentiel pour l’autonomie des personnes handicapés, le retard est manifeste. Pour en mesurer les difficultés, nous avons demandé à Gérard Perez, handicapé moteur, de l’accompagner sur son trajet quotidien.

Né dans une famille turque de milieu aisé, Gérard Perez a fait ses études dans le 16e où il résidait. Il est devenu ingénieur technico-commercial dans une grande société américaine. Mais les progrès d’une maladie dégénérative vont bouleverser complètement sa vie. À l’âge de 50 ans, il se retrouve en fauteuil roulant et n’est plus en mesure d’assurer son travail. Mis en invalidité, il se retrouve avec seulement 20 % de son salaire. Du coup, il doit envisager son avenir d’un au­tre œil. Il s’installe alors dans un appartement acheté à prix intéressant dans le quartier de la Moskova car, à l’époque, « le Talus » était un vrai dépotoir et l’ambiance chaude ! Depuis tout le quartier a été rénové : « Aujourd’hui, il est devenu agréable à vivre. L’ambiance est restée populaire tout en intégrant de nouveaux jeunes couples, souvent avec des enfants » précise-t-il.

C’est au bar-restaurant La Bricole, en bas de chez lui, que nous nous rencontrons pour effectuer son parcours quotidien, très simple pour une personne valide, mais qui se transforme en un tour de force pour quelqu’un en fauteuil roulant ! D’emblée il annonce : « Je vais prendre mon fauteuil électrique car avec le fauteuil manuel, ce n’est même pas la peine d’y penser ! À moins d’être accompagné. » Gérard s’estime chanceux d’avoir deux fauteuils, sachant que le prix d’un électrique vaut entre 7 000 et 20 000 € et un manuel environ 600 €.

Bloqué sur la chaussée

Départ de la rue Leibniz en direction du square Maria Vérone. Déjà, il nous fait remarquer que, bien que le Talus ait été refait, les difficultés sont encore là : il redescend en pente de chaque côté. Assis, Gérard descend tout seul mais s’il ne met pas les freins, il se retrouve au milieu de la chaussée et, de plus, il ne peut pas remonter le trottoir en face. « J’ai heureusement la chance de pouvoir mettre le pied à terre pour prendre de l’élan ! », précise-t-il.

L’entrée et la sortie du square se font relativement facilement car les portes sont assez basses et Gérard peut les ouvrir. Mais rue de la Moskova, devant l’école maternelle, les trottoirs sont en pente vers le caniveau. Ce qui fait qu’en fauteuil manuel, la personne doit compenser avec ses bras et attrape très souvent des inflammations articulaires. « Personnellement, le fait d’avoir pratiqué beaucoup de sports m’aide énormément aujourd’hui car je peux rattraper très vite tous ces petits déséquilibres de chaussée qui nous empoisonnent la vie, affirme-t-il. Pour moi, c’est important de me débrouiller seul. Je suis de caractère indépendant et je n’ai pas envie que quelqu’un m’accompagne toute la journée ! Malheureusement, dans les faits, tout a été conçu pour que l’on soit accompagné ! »
Nous arrivons sur le terre-plein bien restauré et le chemin se poursuit très facilement jusqu’à la mairie. De même, pour aller à la place de Clichy, il y a moins de problèmes depuis qu’elle a été refaite. Toutefois Gérard précise : « On a créé en priorité des couloirs pour les vélos mais les passages pour piétons n’ont pas été refaits pour les personnes en fauteuil sur le boulevard des Batignolles. Tous ces concepteurs n’ont aucune conscience des problèmes. De plus, dans les années 50, handicapé voulait dire handicapé mental. Du coup, rien n’a été conçu pour le handicap physique. Même encore aujourd’hui, la mentalité n’a pas beaucoup évolué. Par exemple, lorsque j’indique un chemin sans encombre à certains ambulanciers, ces derniers n’en tiennent pas comptent car ils pensent que je relève du handicap mental. »

Même les banques !

Vient le moment de faire les courses. Nous passons d’abord à la banque. La plupart des banques ne sont pas aux normes et seuls sont accessibles les distributeurs à l’extérieur. Et encore : leur accès n’est pas toujours facile. De plus, si Gérard doit rencontrer son conseiller, il est obligé de laisser son fauteuil dans la rue !

Ensuite une première tentative au Leader Price de la rue du Poteau. L’entrée avec les tourniquets, ça passe encore, mais la sortie est complètement fermée par un empilement de palettes ! En outre le passage à la caisse est déjà très étroit et d’autant plus difficile à franchir que les clients laissent souvent leur chariot ou panier en plein milieu du passage ! Demi-tour et direction le Dia de la rue Damrémont. Là, blocage au niveau du tourniquet mais heureusement, un vendeur est présent pour aider. Ce jour-là, c’est le gérant qui vient à nous ; il nous confie que lui-même aide souvent un client en fauteuil roulant à traverser la route. Plus loin, le Forum du bâtiment est équipé d’une rampe d’accès. « Ce n’est pas comme chez Bricorama, boulevard Ney, où je n’ai pas pu chercher ce dont j’avais besoin à cause des palettes laissées au milieu des allées ! » Le plus simple d’accès, depuis longtemps, c’est le Monoprix de la rue Ordener. Même chose pour le magasin Picard. En revanche la boulangerie un peu plus loin n’est pas accessible à cause d’un petit dénivelé. « Pourtant, ce n’est pas très compliqué de mettre une petite rampe, comme l’a fait le fleuriste en face », souligne Gérard.

Le métro ? Jamais !

Nous passons devant la Maison de l’emploi et des entreprises. Il y a bien une rampe d’accès installée sur demande pour franchir les marches. Mais une fois dans le hall, l’ascenseur ne s’arrête pas à l’étage intermédiaire où se trouve l’entrée de ce service. Du coup impossible d’y accéder à cause d’une dizaine de marches très raides ! Plus loin, Gérard s’arrête pour ses cigarettes au café-tabac La Renaissance car là, il peut entrer !

Sur le chemin du retour, dans la rue Georgette Agutte, nous rencontrons pas mal de soucis avec les gros travaux, sans compter les poubelles mises en plein milieu du trottoir. Plus loin, à l’angle de cette rue et de la rue Belliard, autre surprise : toutes les places de parking réservées aux handicapés ont été bloquées par le stockage de matériel pour des travaux ! « Heureusement que je ne suis plus en état de conduire depuis trois ans », ironise Gérard.

Retour à notre point de départ, La Bricole, où il n’a aucun problème pour entrer et sortir. Autour d’un café, nous parlons des transports en commun. Au sujet du métro, Gérard est catégorique : « La seule solution, c’est de ne pas le prendre. Quelques très rares stations sont équipées d’ascenseurs et encore, quand ils sont en état de fonctionner. Mais ensuite vous êtes bloqué car il n’y a rien pour les correspondances. La seule possibilité, ce sont les bus car ils sont pour la plupart équipés d’une rampe d’accès. Pour le 31, je ne le prends pas à Vauvenargues, arrêt le plus proche de chez moi ; je vais jusqu’à Guy Môquet car là, je sais que plein de gens descendent et que j’ai donc des chances de pouvoir monter. Pour le 85, je vais le prendre au terminus car je peux être le premier à monter et à pouvoir m’installer tranquillement. Quant au 95, rien à dire : c’est nickel. » Maigre bilan !

Photo : © Thierry Nectoux

Dans le même numéro (février 2016)

En kiosque, n° 273

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