Depuis huit ans, je vis à la Cité des Fusains. Ce dédale d’allées cailloutées est bien caché, derrière la rue Tourlaque. Déjà à Montmartre on a le sentiment de sortir du tourbillon de Paris, alors, pensez, dans ce havre de paix. On y a un pied dans le passé, un dans le présent, un dans le futur, comme dans quelques autres quartiers parisiens, le Marais, Saint-Germain-des-Prés et c’est bien ce que recherche tout artiste. Dès qu’on entre dans la Cité on est coupé du son de la ville, entouré de silhouettes de pierres et de vieilles maisons fragiles. Quand le bus passe le matin, ça fait vibrer ma brosse dents mais, ici, je garde pourtant l’énergie de la capitale. J’aime arpenter Montmartre. Je pense aux écrits de Satie qui y habitait plus d’un siècle avant moi et qui en partait à pied pour rejoindre Montrouge », raconte le musicien. Il est vrai que cet entrecroisement de ruelles a de quoi émerveiller le promeneur de hasard qui parvient à y pénétrer. Ce déballage de maisons disparates a été construit au tout début du XXe siècle avec des matériaux rescapés de l’Exposition universelle de 1889 – bois, carreaux, mâchefer – pour être conçu comme un village d’artistes. Le quartier a abrité de grands noms de la diaspora artistique qui peuplait la capitale il y a cent ans et un peu plus : Derain dès 1906, puis Bonnard, Renoir, Masson, Magritte, Dali et même, d’après Érik, le couple de Sonia et Robert Delaunay. Il n’y a plus qu’un artiste qui y habite aujourd’hui. « Moi, ajoute-t-il étonné. Je ne suis qu’un musicien. Je vous parle de peintres, de sculpteurs et de plasticiens. Mais chacun a laissé des débris ou des souvenirs de son travail. La Cité est pleine de statues, de fontaines, de bas-reliefs qu’on croise en sortant de chez soi ».
Les Fusains, seule adresse à Paris
Ces Fusains sont la première résidence parisienne d’Erik Truffaz. Auparavant il habitait en Bourgogne, à Cluny, autre ville d’histoire et de jazz grâce à son beau festival. Plus anciennement c’était la Savoie d’où il est originaire, ou presque : « Je suis né dans l’Ain, précise-t-il, mais à vingt ans, je me suis acheté une petite maison dans cette région. Je l’ai encore, et lorsque je m’y rend, j’ai toujours cette impression de trouver un endroit qui me convient, où je me retrouve. »
Avant d’habiter Paris, quand il y passait quelques jours, c’était tout près, au Tim Hôtel, qui s’appelait alors Hôtel du Paradis, à côté de l’ancien Bateau-Lavoir. Mais ce n’était qu’un hôtel, alors qu’aux Fusains, il est chez lui, même si, par souci d’honnêteté il précise : « Je suis chez ma compagne. » L’appartement est charmant, peuplé d’un négligé d’objets et de petits meubles, sur des niveaux différents. Un piano à queue s’encastre tout juste dans l’encoignure du fond et on sent les cloisons fines. N’est-ce pas un problème pour un trompettiste qui doit travailler son instrument ou son répertoire ? « On a la chance d’être assez éloignés les uns des autres ici, et isolés par un étage. Malgré tout, il y a quelque temps, quand on m’avait demandé de travailler sur Porgy and Bess dans la version arrangée par Gil Evans, un voisin m’a interpellé : Dis donc tu joues une musique nouvelle ? Ce qui prouve bien qu’il entendait assez correctement. »
Poids plume de la trompette
En effet, le trompettiste travaille son instrument, mais il prend soin d’inviter au concert les gens qui habitent à côté, précise-t-il. « Et je ne suis pas un trompettiste flamboyant, je ne joue pas dans le suraigu, plutôt dans l’infra-grave. C’est une histoire de muscles : un poids plume ne va pas affronter un poids lourd. Il faut savoir dans quelle catégorie on joue, ça évite d’avoir des bleus ! Je suis de la famille de Miles Davis, Chet Baker, Kenny Wheeler ou ce merveilleux méconnu qui n’a enregistré qu’un seul disque, Tony Fruscella. J’aime faire chanter mon instrument et d’ailleurs j’ai relevé les solos de Chet Baker, non pas à la trompette mais quand il chante. Dans mes projets, j’ai un peu le rôle du chanteur. » D’ailleurs il lui arrive souvent de jouer sans embouchure, raconte-t-il : « Je l’enlève et je joue directement dans le tuyau ! » Et Erik saisit sa trompette pour faire entendre ce que ça donne. On n’est pas si loin de la flûte et d’une de ses grandes influences, le musicien indien Hariprasad Chaurasia.
Compositeur éclectique
Erik aborde des répertoires bien différents et compose, spontanément ou sur commande, notamment pour le cinéma. « Pour écrire la musique, je me sers beaucoup du piano. J’en ai fait pas mal étant jeune et je l’ai même enseigné, glisse-t-il. J’écris pour toutes sortes d’ensembles, parfois classiques, en mettant de côté les rythmiques de jazz, même si j’aime bien que mes musiciens improvisent, comme c’est le cas avec la pianiste Estreilla Besson. » Surtout, il s’intéresse beaucoup aux musiques qui « viennent d’ailleurs », comme Le Cri du Caire avec le chanteur Abdullah Miniawy, né en Arabie saoudite, qui migre en Égypte en fin d’adolescence, le saxophoniste anglais Peter Corser à la tonalité pleine, dont le son bien rond s’enroule autour d’un rouet qui soupire sans fin et se souvient des polyphonies méditerranéennes, ou encore Karsten Hochapfel au violoncelle multifonction qui rappelle les rebonds voluptueux du baroque.
Sans oublier les traditions andalouses : « Je reprends et réarrange les célèbres Sketches of Spain avec un saxophoniste et chanteur espagnol, Antonio Lizana, un septet, et une danseuse de flamenco. 2026 marque le centenaire de Miles Davis ; c’est lui qui avait fait découvrir cette musique merveilleuse au tournant des années 1960. Profitons-en ! »

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