Tout commence en 1790, lorsque les paroisses de Montmartre et de La Chapelle, autrefois distinctes, s’unissent pour former la commune de Montmartre. Un acte fondateur qui marque la naissance d’un territoire singulier, à la fois rural et rebelle, aux portes de Paris.
En 1837, la commune s’offre une première mairie, modeste bâtiment érigé place du Tertre, là où se trouve aujourd’hui le square Jehan-Rictus et le célèbre mur des « Je t’aime ».
Mais mon histoire ne fait alors que commencer. Montmartre est encore un village : on y cultive la vigne, on y travaille la pierre des carrières et l’on regarde Paris au loin. Dans cette première mairie se jouent quelques épisodes marquants de l’histoire française. En 1870, Georges Clemenceau, alors maire de Montmartre, y siège avant de devenir l’une des grandes figures de la Troisième République. Pendant la Commune de Paris, en 1871, la mairie accueille également des figures révolutionnaires, parmi lesquelles le poète Jean-Baptiste Clément, auteur du Temps des cerises.
Avec l’annexion en 1860, s’ouvre une nouvelle étape. Napoléon III décide d’intégrer Montmartre à Paris. La commune disparaît pour devenir le 18e arrondissement. Le quartier change rapidement, la population augmente et l’ancienne mairie devient trop exiguë pour incarner les ambitions d’un territoire en pleine transformation.
C’est à la fin du XIXe siècle que la République nourrit une grande ambition : faire des mairies de véritables palais du peuple. Les citoyens doivent pouvoir entrer dans des bâtiments dignes, ouverts et accueillants. La maison commune doit rivaliser avec les anciens palais de la monarchie. C’est dans cet esprit que je fus conçue par l’architecte Marcelin-Emmanuel Varcollier comme un bel exemple de l’architecture métallique alors très en vogue à Paris à la fin du XIXe siècle, dans la lignée des passages couverts. Inaugurée le 8 Juillet 1892, je marque ainsi ma présence comme institution municipale au cœur du quartier face à l’église Notre-Dame de Clignancourt.
Rivaliser avec les palais de la monarchie
La façade s’organise autour d’un vaste portique offrant une entrée abritée. Deux arcs latéraux encadrent trois grandes arcades centrales, toutes en plein cintre. L’ensemble est construit dans un appareil à bossages qui confère à la pierre relief et solidité. Les clés de voûte sont ornées d’écussons délicatement sculptés, une manière de rappeler que la mairie n’est pas seulement un bâtiment administratif, mais aussi un symbole civique. Si vous levez la tête, vous apercevrez le grand balcon de la salle des mariages qui accueille, aux angles de sa balustrade, deux statues féminines accompagnées d’enfants, œuvre de Gustave Crauk. Le hall d’entrée est un espace rectangulaire éclairé par sept grandes baies. A droite, le monument aux morts rappelle que je suis aussi un lieu de mémoire.
Avant même de franchir le hall central, quelques marches conduisent vers l’entrée principale. Sur la gauche du palier, presque cachée, se découvre une sculpture en marbre représentant un paysan et sa fille rappelant discrètement le passé agricole du 18e. Cette œuvre est signée de Jules Pendariès, artiste connu pour ses représentations populaires, ouvrières et paysannes.
Maintenant pénétrez dans le hall central. Au centre s’ouvre une cour couverte protégée par une verrière reposant sur de fines colonnes de fonte moulée, élégantes et richement décorées. La lumière y descend doucement, créant un espace presque suspendu. Aujourd’hui, cette cour accueille régulièrement des expositions. Le grand escalier d’honneur en pierre à double rampe s’élève le long du hall. Sa géométrie savante semble accumuler les difficultés, comme pour démontrer la virtuosité de l’architecte.
Avant de monter à la salle des fêtes, le regard découvre une présence inattendue : deux lions bondissants, les griffes en avant et la gueule ouverte, sculptés avec vigueur. Ils servent de consoles au palier de l’étage. À la base de l’escalier, comme à l’approche de l’étage, ces lions semblent accompagner l’ascension vers les espaces cérémoniels, tels des gardiens symboliques de la maison commune.
Lieu de fêtes et de culture
Dans le petit salon qui précède la salle des fêtes, vous pourrez admirer ou simplement regarder deux grands tableaux de Maurice Utrillo, le plus célèbre enfant de Montmartre où il naquit en 1883 et dont la légende nous dit, mais ne le répétez pas, que ces tableaux sont un don de l’artiste pour payer ses impôts. Cette salle, éclairée par six grands lustres en bronze et en cristal, est prolongée par deux salons symétriques. Je ne suis pas qu’un lieu de services municipaux, je suis aussi un lieu de fêtes et de culture. A mi-hauteur des tribunes d’orchestre éclairées par des verrières elliptiques dominent une scène qui fait de ma salle de fêtes un véritable théâtre ou une salle de musique avec son piano à queue. Mais je suis aussi un lieu de mémoire et sur les balcons figurent les armes de Paris, sculptées en haut relief et accompagnées à la base de guirlandes de fruits, de feuillages et d’angelots. Ici se tiennent concerts, bals et cérémonies, car la vie municipale n’est pas faite que de délibérations, elle est aussi faite de rencontres et de célébrations.
Je vous incite, maintenant, à emprunter le deuxième escalier qui conduit à l’une des pièces les plus importantes de ma vie municipale : la salle des mariages. Je la voulais vaste et solennelle, à la hauteur des engagements qui s’y prennent car le mariage civil n’est pas seulement une formalité, c’est aussi une promesse publique. Pour les citoyens cette salle accueille également le conseil d’arrondissement. Ici se croisent les destins individuels et une part de l’avenir collectif des quartiers du 18e.
Face à l’assistance, le pupitre du maire et de ses assesseurs trône avec élégance. Sur le mur, un buste de la République, drapé à l’antique et coiffé du bonnet phrygien, posé sur une console de forme pyramidale en chêne sculpté, veille sur les débats. Derrière, une fresque représente la butte Montmartre et un panorama de Paris au loin. Elle immortalise plusieurs lieux emblématiques : rue Rustique, rue des Saules, le Moulin de la Galette ou encore l’ancien maquis, œuvres du peintre Ernest-Marie Pernelle. Autant d’images d’un Montmartre disparu mais toujours présent dans la mémoire du quartier. L’harmonie de la salle naît d’une subtile répartition des ouvertures qui se répondent avec sept portes et sept fenêtres, chiffre que de nombreuses cultures associent à l’harmonie et à l’équilibre tandis que la lumière filtrée des vitraux vient renforcer la sérénité des lieux.
Le secret
Mais je possède encore un secret : le caveau. Dans mes sous-sols se cache un lieu singulier, une cave à vin et un caveau de dégustation. C’est la seule mairie parisienne à disposer d’un tel espace, équipé de pressoirs, de cuves et de fûts et j’en tire une certaine fierté. On y élabore le vin de la Butte, issu des vignes du Clos Montmartre. Cette vigne urbaine doit pour beaucoup son existence à la mobilisation d’artistes et d’habitants, parmi lesquels le dessinateur Francisque Poulbot, qui s’opposa autrefois à un projet immobilier menaçant ce coin de Montmartre.
Chaque année, environ deux mille bouteilles sont produites. Le premier samedi d’octobre, elles sont vendues aux enchères, sous le marteau d’un commissaire-priseur, au profit d’œuvres sociales. La République sait parfois joindre l’utile à l’agréable.
Aujourd’hui, je demeure un pont entre passé et avenir. Mes pierres portent la mémoire d’un village devenu quartier, d’un lieu où se mêlent artistes, travailleurs, rêveurs. Je suis la maison commune. Celle où l’on vient se marier, débattre, célébrer, se souvenir et parfois simplement franchir une porte pour se sentir chez soi dans la République.
Voilà mon histoire. J’espère qu’il y aura encore beaucoup à écrire sur ma vie présente et future comme Maison de peuple.

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