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juin 2021 / Les Gens

Elle court, elle court, l’infirmière

par Noël Bouttier

Rencontre avec Fatoumata Sankharé, athlète de haut niveau qui a commencé à courir à la trentaine, sans jamais lâcher son métier d’infirmière.

A quoi se joue un destin ? Au hasard ? A des rencontres ? A un mouvement de réaction, voire de rébellion ? Quand on écoute Fatoumata Sankharé, on se pose ce genre de questions. Cette femme de 41 ans dégage une telle énergie, une telle force intérieure qu’on aimerait percer le mystère de cette vie multiple.

Fatoumata naît à Lariboisière, le 21 novembre 1979. Ses deux parents sont Mauritaniens, immigrés. Le père, éboueur, est arrivé en France dans les années 60, sa femme l’a rejoint au milieu des années 1970 et ils ont construit une famille nombreuse qui a toujours vécu au 124 rue des Poissonniers en HLM. Une enfance pas très studieuse, pas très tranquille, pourrait-on dire. « Je ne m’intéressais pas à l’école. J’avais simplement envie de danser », dit-elle franchement. Scolairement, ça ne marche pas fort. Elle atterrit en section d’éducation spécialisée (futures Segpa) destinée à ceux qui ne trouvent pas leur place à l’école. Sans vraiment choisir, elle prépare un CAP hygiène et maintenance et dans ce cadre, découvre le monde de l’hôpital. « Dans ces sections, il n’y a pas place pour le rêve », regrette-t-elle. Pourtant, Fatoumata voit loin, voit haut. Son rêve ? Devenir infirmière comme celles qu’elle côtoie lors des stages. Mais personne ne la prend au sérieux. « Quand j’ai dit que je voulais être infirmière, mes professeurs m’ont rigolé au nez », confie-t-elle, encore blessée.

Un autre événement va changer le cours de sa vie. A l’âge de 15-16 ans, elle se retrouve en garde à vue et est mise en relation avec des religieuses qui tiennent un lieu d’accueil pour filles mineures. « Elles ont été bienveillantes mais m’ont fermement pressée de ne pas revenir ici. Cela a été un vrai électrochoc pour moi », explique-t-elle. L’époque est compliquée : elle échappe à un mariage forcé.

Infirmière, un rêve... réalisé

Mais c’est décidé, elle sera maîtresse de son destin. Ni les parents, ni les professeurs ne lui dicteront ses choix. Travaillant d’arrache-pied, elle aligne les succès. Après son CAP, la voilà obtenant un BEP carrières sanitaires et sociales. Pour être admise en études d’infirmière, il faut le bac ou son équivalent. « J’ai travaillé dur pour être major en 1re d’adaptation au lycée Rabelais. » Elle peut, dès lors, suivre sa formation d’infirmière. La voilà diplômée.

Elle intègre l’hôpital Bichat, toujours dans le 18e, et choisit de travailler la nuit. « L’hôpital, les patients, sont différents la nuit. On a davantage le temps de prendre en charge les personnes. Même si c’est vrai que la nuit épuise », raconte-t-elle. La jeune diplômée commence par travailler aux urgences. « J’ai pris une grosse claque. La population est très précaire, cela a été violent », se souvient-elle.

Fatoumata raconte que l’hôpital était plus qu’un lieu de travail pour elle : une sorte de refuge pour ne pas être toujours chez ses parents qu’elle n’avait pas encore quittés. Après une quinzaine d’années aux urgences, elle change de poste pour devenir infirmière polyvalente, intervenant dans les différents services en fonction des besoins. Toujours de nuit.

Des chronos

A 32 ans, sa vie s’enrichit d’une nouvelle dimension. « A Bichat, il y avait un infirmier qui courait. Il m’a dit : cela va te faire du bien. » Elle se lance à l’assaut des 15 kilomètres de Charenton et obtient un très bon chrono sans aucun entraînement : 1 h 08. « Ce jour-là, raconte-t-elle, un vieux monsieur vient me voir à la fin de la course. C’est Daniel Milly, un entraîneur au Stade français, qui me propose de le rejoindre dans ce club. »

En fait, la course n’arrive pas tout à fait par hasard dans sa vie. « Quand j’étais petite, j’adorais courir, mais mes parents me l’interdisaient », raconte-t-elle. « Plus tard, quand je faisais mes études d’infirmière, j’avais besoin de courir dans ma chambre de 10 m2. J’avais trop honte de mon corps pour aller courir dehors. »

Il faut dire que le sport est une institution dans la famille Sankharé. Deux de ses frères, Aboubacar et Sadio, évoluent dans le milieu du football professionnel. Fatoumata s’entraîne assidûment, jonglant avec ses gardes à l’hôpital. Elle se retrouve sous les couleurs du Stade français, mais court également dans le cadre de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) pour l’Union sportive multisections audonienne (USMA).

En termes de distances, elle évolue au fil des années passant du 800 au 5 000 mètres. Elle participe au championnat de France sur 5 000. Mais à partir de 2015, elle choisit d’augmenter les distances et de courir sur 10 km puis sur 20 km, avant de s’aligner sur les marathons. Ses performances sont remarquables après si peu d’années d’entraînement. Aux 20 km de Paris, en 2018, elle se classe 8e. Pour son premier Marathon de Paris, en 2019, elle est la 9e femme avec 3 h 02 (contre 2h22 pour la gagnante). Son meilleur temps actuel sur cette distance mythique de 42,195 km est de 2 h 52.

Pour parfaire son entraînement, Fatoumata a pris l’habitude, avec le soutien de la société Home financement (son seul sponsor), d’aller s’entraîner pendant ses congés sur les plateaux éthiopiens là où naissent des flopées de coureurs au chronos insolents. « J’ai découvert la culture éthiopienne. Je suis chez moi là-bas. Tout le monde court », raconte-t-elle.

Son ascension rapide, son charisme, ont suscité bien des jalousies, des suspicions de dopage, etc. « Ce qui m’a fait tenir, explique-t-elle, ce sont mes grands frères, les collègues de boulot et maintenant mon mari [Frédéric Belouze, préparateur marathon au Stade français NDLR]. L’athlétisme, c’est un monde de requins », estime-t-elle. Et d’ajouter : « Mon parcours de vie m’a aidé dans ces épreuves. Je suis croyante en quelque chose qu’on pourrait nommer l’énergie de l’amour. »

Cette dernière année a été éprouvante aussi bien pour l’infirmière, submergée de travail et de drames, que pour la sportive, empêchée de s’entraîner. Et pour couronner le tout, elle a été touchée par la Covid. Mais elle compte bien repartir à l’assaut de nouveaux chronos. Sa référence, c’est Alain Mimoun, le marathonien de légende qui a couru jusqu’à ses 93 ans. On a encore le temps d’entendre parler de Fatoumata Sankharé !

Photo : Jean-Claude N’Diaye

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