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juillet-aout 2023 / Les Gens

Sylvie Lewden parle les langues de la solidarité

par Noël Bouttier

Passionnée par les langues et diplômée d’une école de commerce, Sylvie Lewden a un parcours professionnel atypique. Dans les bidonvilles de Manille ou dans le 18e, elle a mis ses compétences et son optimisme au profit des plus défavorisés en les aidant à s’intégrer dans le monde du travail. Elle est actuellement à la tête d’un projet Territoires zéro chômeur.

En deux heures d’entretien dans la nouvelle friperie associative rue Tristan Tzara (1) qu’elle dirige, Sylvie Lewden ne s’est jamais départie d’un sourire et d’un enthousiasme naturels. Elle est loin d’avoir l’itinéraire rectiligne de nos élites bardées de diplômes et de certitudes. Mais ses diverses expériences de vie, jamais d’une simplicité biblique, ont forgé en elle une sorte de tranquille détermination face aux obstacles.

Illustration : de son séjour aux Philippines, au début des années 2000, où elle travaille pour une ONG sur des projets de micro-crédit, elle aurait pu retenir la grande misère des habitants de Manille, les vies défoncées par la pauvreté. Bien sûr, elle a tout vu, elle en a été sans doute ébranlée, mais ce dont elle parle, c’est d’autre chose : « J’ai été frappée par la vie dans la rue : les vendeurs de brochette, les gens qui discutent toute la nuit. En fait, y’a que le positif qui me frappe ! »

Parler les langues

Reprenons les choses par le début. Sylvie Lewden est née au cœur d’une vaste fratrie (sept frères et sœurs) avec un père militaire. Née à Marseille, elle passe son enfance essentiellement dans les Yvelines. Ce qui la fait vibrer très tôt, ce sont les langues étrangères. Elle apprend l’anglais, l’allemand, le russe, un peu d’arabe et même le portugais. « J’ai appris cette langue en écoutant la bossa nova lors d’un voyage au Brésil avec le centre social de Villepreux (Yvelines) quand j’étais jeune », sourit-elle.

Curieusement, Sylvie a fait sa scolarité dans une école de commerce pour, dit-elle, « continuer à parler les langues ». Pourquoi une telle obsession ? « En fait, j’aime les façons de penser qui vont avec la langue », répond-elle. Sa scolarité, elle l’a faite en alternance en travaillant pour l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie) fondée par Maria Nowak. « J’avais la charge, se souvient-elle, d’accueillir les candidats à un micro-crédit et de les aider à présenter leur dossier. Je suis ainsi rentrée dans le concret des métiers. »

Après avoir travaillé deux ans dans les bidonvilles de Manille et avoir réalisé sur le chemin du retour son rêve - prendre le Transsibérien -, la voilà de retour en France où « tout est plus cadré », dit-elle avec un peu de regret. Pendant six ans, elle travaille pour une fédération d’associations au contact des populations les plus défavorisées, la Fnars devenue la Fédération des acteurs de la solidarité. « Les sujets m’intéressaient vraiment, explique-t-elle, mais rapidement, j’ai été frustrée de ne pas être sur le terrain, de ne pas faire. »

Survient ensuite une rupture, comme il en arrive parfois dans une vie. Avec son compagnon, elle se lance dans un projet d’édition. Ce sera Tango, la « revue illustrée Paris-Buenos Aires », très tournée vers le voyage. Elle réalise également des traductions de livres. De cette période, elle garde le souvenir de tas de rencontres, mais aussi d’un « gouffre financier ».

Au plus près du terrain

Ces deux ou trois années de grande liberté lui permettent d’acquérir des savoir-faire qui lui seront utiles ensuite. « J’ai appris, raconte-t-elle, à lancer des projets, à parfois les mettre dans un tiroir puis à les sortir quelques années plus tard. » Là encore, Sylvie regarde cette expérience avec indulgence. « Bien sûr, nous avons investi beaucoup de temps, d’énergie et d’argent. Il y a une douleur. Mais je n’ai pas vécu cela comme un échec. »

Depuis quelques années, Sylvie a appris à connaître et à aimer le 18e qu’elle habite avec sa famille depuis 2007 (dans le quartier de la mairie). L’association Aurore qui assure la gestion du Carré des Biffins, porte de Montmartre, lui confie cette mission. A l’époque, il s’agissait de permettre à une centaine de personnes, essentiellement des chibanis (travailleurs immigrés maghrébins à la retraite), mais pas seulement, de vendre en toute sécurité des produits de seconde main.

Pendant près de cinq ans, elle travaille comme une animatrice territoriale qui cherche à créer de la cohérence au sein du groupe de biffins et à améliorer l’environnement local, en animant un réseau de partenaires. « Dans ce genre de situation, tout le monde attend que tu aies des idées, des projets », explique-t-elle. Et de raconter l’une de ses initiatives : « Nous avons travaillé sur la contrefaçon en faisant intervenir un organisme spécialisé qui est venu sur place distinguer le vrai du faux. Nous avons également organisé une visite du musée de la contrefaçon. » Déjà, elle constate l’importance de « faire découvrir aux gens leurs ressources ».

Des gens pleins de ressources

Elle poursuivra ce travail mêlant l’économique et le social pour lancer le projet Répar’Seb qui vise à embaucher des gens en réinsertion pour donner une seconde vie à du petit électroménager. Mais déjà se profile le projet Territoires zéro chômeur de longue durée qui est confié à l’association Aurore. Sylvie en prend les rênes1 à partir de septembre 2021 pour un feu vert au Journal officiel en juillet 2022.

Adjointe (PS) au maire chargée (entre autres) du développement économique, Gabrielle Siry-Houari a participé à son recrutement. « A la fin, il restait deux candidats. Sylvie m’a frappée par sa connaissance du 18e et par son parcours associatif. » Elle explique que son arrivée à la tête de Territoires zéro chômeur a donné un souffle nouveau au projet en permettant une co-construction avec les forces vives du territoire. Sa qualité principale ? « Elle est déterminée ».

Déterminée, incontestablement, à tordre le cou aux déterminismes sociaux, Sylvie Lewden l’est, mais en gardant toujours le sourire. Manifestement, cette expérience de près de deux ans la comble. « C’est fascinant de découvrir des talents qu’on n’avait pas soupçonnés », s’exclame-t-elle. Elle raconte la métamorphose de certains salariés embauchés en décembre 2022 qui se sont mis à prendre la parole devant les autorités. D’autres sont plus volontaires pour apprendre le français. Toute cette expérience la renvoie à ce 18e arrondissement qu’elle a appris à aimer. « Ce 18e nous réserve beaucoup de surprises », conclut-elle toujours avec le… sourire.

Photo : Jean-Claude N’Diaye

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n° 328

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