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mars 2020 / Histoire

Ce que disent les arbres [Article complet]

par Danielle Fournier

Il y a ceux qui bordent les rues, ceux qui embellissent squares et jardins publics, ceux qui croissent dans les cimetières, sur les talus du périphérique ou le long de la petite ceinture, sans oublier ceux qui sont plantés dans les établissements scolaires et sportifs... ou les jardins privés. Voici l’histoire des arbres de notre arrondissement, un patrimoine conséquent, même si souvent considéré insuffisant.

On peut imaginer qu’il y a fort longtemps, forêts, prairies et marais s’étendaient autour de l’actuelle île de la Cité. Puis, peu à peu, avec l’urbanisation et le tracé des routes commerciales, le paysage a changé. François Ier, entre autres pour fournir le bois nécessaire à ses armées, ordonna aux habitants des villes et des campagnes de planter des ormes le long des voies, sur les places publiques et dans les cimetières. Cette décision a été renouvelée par ses successeurs, Henri II puis Henri IV.

L’ancien jardinier de ce dernier, Jean Robin, a installé en 1601, square Viviani Montebello dans le 5e arrondissement, un arbre qui prendra son nom : un robinier, actuellement le plus vieil arbre de Paris. Henri IV a favorisé la plantation d’ormes et de tilleuls et il a aussi développé la culture du mûrier blanc pour l’élevage du ver à soie. Il en a installé aux jardins des Tuileries et sur les berges de la Seine, les gravures d’époque en témoignent. Enfin, comme il aimait aussi jouer au « jeu de mail », un jeu qui pourrait ressembler au golf, avec des boules de bois et des maillets, il a créé le premier mail, le mail de l’Arsenal, avec deux rangées d’ormes et de mûriers sur les berges du bras de la Seine (devenues Boulevard Morland). Quand passera la mode de ce jeu, les arbres resteront, au bord de promenades très fréquentées.

Ormes et tilleuls

Ensuite la veuve d’Henri IV, Marie de Médicis, a créé la promenade du cours de la Reine, une large voie bordée de 1 600 ormes entre les Tuileries et l’actuelle place de l’Alma, ainsi que les jardins du Luxembourg : des milliers d’ormes, de tilleuls et d’ypréaux (peupliers blancs) plantés au début du XVIIe.

Si de nos jours la palette végétale s’est largement diversifiée à Paris, avec près de 190 essences dont 171 feuillus et 17 conifères, l’orme était jusqu’à récemment le prince de la ville. La capitale en comptait 30 000 avant l’épidémie provoquée par un champignon microscopique qui les a décimés au cours des années 1970. Aujourd’hui, seuls 1000 survivent. Les arbres plantés en ville sont donc depuis longtemps appréciés pour de multiples raisons, économiques ou de distraction. Les places des communes qui n’étaient pas encore rattachées à Paris – Montmartre, La Chapelle… – étaient probablement pourvues d’arbres autour desquels on se réunissait pour bavarder ou danser.

Platanes et marronniers

Les expéditions, dès la Renaissance et au cours des siècles suivants, ramènent des plantes et des arbres exotiques, dont certains sont désormais considérés, à tort, comme endémiques. Le Magnolia grandiflora, dont le premier exemplaire en France arrive de Louisiane à Nantes en 1711, agrémente encore de nombreux jardins. Dans le 18e comme ailleurs, d’autres essences d’origine lointaine sont aussi devenues banales, comme le marronnier dont le premier individu est arrivé en France d’Istanbul – ou plutôt de Constantinople comme on disait à l’époque. Il a été planté en 1615 dans une cour de l’hôtel de Soubise dans le Marais. Aujourd’hui, pas une cour d’école qui n’ait ses quatre marronniers !

Au XVIIe siècle, c’est au tour du platane commun, issu d’une hybridation naturelle entre le platane d’Orient et le platane de Virginie, de faire son apparition vers 1636. Diderot et d’Alembert affirment, eux, que le premier a été planté à Paris vers 1700. Depuis il a pris toute sa place et constitue environ 40 % des arbres d’alignement de la capitale, passant même devant le marronnier qui en représente 24 % !

Sur les 110 000 arbres d’alignement plantés le long des voies (soit environ 700 km), trois espèces tiennent nettement « le haut du pavé » : les platanes communs, 43 000, suivis par les marronniers, 27 000 et les tilleuls 22 000. La longévité du platane est bien connue : il peut vivre jusqu’à 1000 ans paraît-il !

L’urbanisme végétal

Au fur et à mesure que se développe la ville et l’urbanisation, l’arbre s’installe en ville. On a très vite remarqué son rôle pour y maintenir la qualité de vie et la biodiversité. En 1833, Rambuteau, un an après la fin d’une dramatique épidémie de choléra, est nommé préfet de la Seine par Louis-Philippe à qui il déclare : « Dans la mission que Votre Majesté m’a confiée, je n’oublierai jamais que mon premier devoir est de donner aux Parisiens de l’eau, de l’air et de l’ombre. » De l’ombre, donc des arbres !

La conception des espaces urbains a connu de très importantes modifications dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Un projet de restructuration de la capitale – dont Paris conserve encore la trame – vise à mettre en œuvre un véritable urbanisme végétal. On connaît l’action de Haussmann en terme d’urbanisme : il trouvait que Paris était malsain et surtout que les petites rues étaient propices aux barricades et aux révolutions. Le préfet confie en 1854 à Adolphe Alphand, un ingénieur polytechnicien que la Troisième République nommera directeur des travaux de Paris, la direction du « service des promenades de la ville de Paris », en quelque sorte la préfiguration du service actuel des parcs et jardins. Les dépenses liées à l’aménagement des jardins, à l’utilisation des plantations en ville – celles-ci pouvant être « causes d’humidité et d’obscurité » – font l’objet de critiques, mais l’objectif est de « rendre l’air plus pur ». L’idée est de créer des parcs ouverts au plus grand nombre avec une grande variété dans le choix des végétaux. George Sand, qui a vécu cette métamorphose, écrit dans le Guide par les principaux écrivains et artistes de la France (paru en 1867) : « Excellente amie, je vous avais promis une étude sur les squares et jardins de Paris autrement dit sur la nature acclimatée dans notre monde de moellon et de poussière (…). C’est une impression rétrospective que je dois avoir la conscience et l’humilité d’intituler simplement “La rêverie à Paris”. » Et elle fait part de son goût pour ces « jardins décoratifs ».

Les squares de quartier

Les premiers travaux d’embellissement s’étaient portés sur le bois de Boulogne car Napoléon III voulait prendre modèle sur Hyde Park à Londres et en faire un lieu de promenade pour les piétons et les cavaliers. Le bois de Vincennes a suivi, le parc Monceau a été réhabilité, celui des Buttes-Chaumont construit. Enfin, l’annexion des territoires compris entre le mur des Fermiers généraux et les fortifications de Thiers s’est accompagnée de la création de squares de quartier. Cette politique s’est poursuivie au début du XXe siècle : le square Carpeaux est édifié sur une partie de l’ancien « cimetière du Nord » désaffecté en 1879 et le square Clignancourt sur le terrain d’un dépôt d’omnibus désaffecté.

Entre 1867 et 1868, la ville de Paris met aussi en place une école d’arboriculture dont la direction est confiée à Alphonse Du Breuil qui lui donnera son nom. Des pépinières sont créées à Longchamp, à Auteuil, à Vincennes. Les journaux rapportent que « les jardiniers plantaient plus vite que leur ombre » et que les Parisiens voyaient passer devant leurs fenêtres des arbres adultes transportés sur des chariots spéciaux. Ils venaient parfois de loin et naviguaient sur les canaux. Ce sont environ 80 000 arbres qui ont été plantés pendant cette période et que les visiteurs ont admirés lors de l’exposition universelle de 1889.

Les espèces exotiques

Le platane, l’orme, le tilleul, l’érable, le marronnier, le robinier et le peuplier d’Italie constituent la trame végétale principale du paysage urbain. Mais les nouveaux parcs et squares haussmanniens présentent de manière ostentatoire de nombreuses essences exotiques venues d’Asie et d’Amérique, dans un rôle à la fois pédagogique et d’exaltation de l’époque, de ses conquêtes et de son pouvoir. Certains sont toujours là !

Le service de l’arbre et des bois de la Ville de Paris a en charge la surveillance et l’entretien d’environ 200 000 arbres gérés individuellement et 300 000 en massifs forestiers. De nos jours, on en plante encore, par exemple en vergers dans les écoles élémentaires nouvelles, mais c’est une dizaine d’arbres à chaque fois. Ils sont cultivés en pépinière, en moyenne 8 à 10 ans, avant d’être mis en terre. Les enjeux liés au changement climatique imposent aussi de réfléchir aux essences choisies. Certaines essences méditerranéennes – les micocouliers de Provence, les noisetiers de Byzance, les poiriers de Chine, les oliviers de Bohème ou les chênes verts – s’avèrent particulièrement bien adaptées aux sols et au (futur ?) climat parisiens.

Nos arbres remarquables

Les « arbres remarquables » se distinguent par leur âge, leur identité, leur hauteur, leur circonférence et leur histoire. A Paris, 191 sont répertoriés et ils appartiennent à 52 essences différentes.

Le 18e en abrite quelques-uns, notamment le square Louise Michel. On peut y admirer un platane d’Orient, planté en 1840 (505 cm de circonférence et 25 m de hauteur), un grenadier commun, installé en 1952, un ptérocarier à feuilles de frêne daté de 1900 (circonférence de 410 cm, 25 m de hauteur) et un autre planté en 1899 (circonférence 350 cm, hauteur 25 m), un marronnier d’Inde planté en 1902 (circonférence 360 cm, hauteur 20 m), un oranger des Osages planté en 1922 (circonférence 180 cm, hauteur 15 m) et un févier d’Amérique, le plus gros des féviers, 3 m de circonférence, planté en 1914.

Au square Kriegel-Valrimont, la cédrèle de Chine a été mise en terre en 1910 (235 cm de circonférence et 15 m de hauteur). Dans le parc Marcel Bleustein Blanchet, un platane commun mesure 345 cm de circonférence et 25 m de hauteur. Au cimetière de Montmartre, un if commun atteint 290 cm de circonférence et 11 m de hauteur. Enfin, au square Nadar, un sophora du Japon planté en 1904 affiche un tour de taille de 300 cm pour une hauteur de 15 m.

Photo : Danielle Fournier

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n° 285

septembre 2020